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Imprimer le Monde, 6

Imprimer le Monde, 6

Imprimer le Monde, 6
Mis en ligne le mardi 1er juin 2010 ; mis à jour le dimanche 18 avril 2010.

Publié dans le numéro 06 (24 avril-7 mai 2010)

Mon point de départ, déjà lointain, était un conflit social et la gare de l’Est. Le conflit avait pris la forme d’une grève, début janvier, puis d’un ballet de propositions autour d’un repreneur éventuel de l’imprimerie du Monde. S’il est sorti du salon de coiffure voisin, il est logique que le lecteur se demande où on en est et que l’auteur essaie d’apporter une réponse. À ce jour, rien n’est acquis (si je puis dire). Rien n’est perdu (non plus).

Mais c’est moins l’imprimerie que le groupe lui-même qui pose problème. On dispute de l’hypothèse et de la nature d’un repreneur majoritaire susceptible d’investir vingt-cinq millions d’euros pour la rotative neuve, on parle d’un opérateur espagnol associé à un investisseur français, on a parlé, tout va très vite, on n’est plus si sûr que Prisa soit en mesure de s’engager dans une recapitalisation avant l’été, on sait que Juan Luis Cebrián auréolé de la réussite d’El País doit négocier avec un fonds américain, et on ne pariera pas que le groupe Lagardère n’essaie pas de tirer les marrons du feu en se retirant avec des bénéfices substantiels qui creuseraient d’autant le trou de la recapitalisation.

Toutefois « la direction ne communiquera que lorsque les choses seront finalisées ». Fermez le ban, circulez y a rien à voir. Malgré la gravité de la situation, le pape de l’information n’informe pas. On ne communique même pas ; communiquer : verbe transitif ou intransitif, comme les vases ou comme l’aimant communique sa vertu au fer, tarte à la crème de notre époque obscène.

Le silence vaut de l’or. Ce n’est pas d’aujourd’hui. Après un premier échec où un malotru m’avait éconduit, moi le reporter du Tigre, comme un malpropre, je devais pourtant rencontrer les représentants syndicaux des rotativistes. Cette fois-ci, le rendez-vous a été annulé. Pour me mettre au diapason, je propose une colonne de silence à l’image des romanciers anglais, la page blanche de Laurence Sterne pour laisser à chacun le loisir de tracer le portrait de la veuve Tampon, la carte vide de Lewis Carroll au pays des merveilles :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Avec un peu de recul, on peut mettre ce silence au débit de la division du monde syndical, pire, à la scission, deux syndicats se disputant le bon droit à défaut de se disputer la ligne juste, une division comme à la belle époque de la CGT et de la CGTU au début des années vingt, tout ça ne nous rajeunit pas, quand les délégués au congrès de Lille s’affrontaient à coups de poing et Monmousseau emportait l’adhésion des unitaires à l’Internationale syndicale rouge. Du coup, je n’ai plus qu’à prendre des nouvelles des bonsaïs de Martial.

En fait, le journal lui-même est menacé. En juillet, il n’y aurait plus de quoi payer les salaires. Il semblerait que les chiffres de diffusion donnés par David le 1er avril soient légèrement flatteurs, au point que certains préféreraient sauver l’emploi plutôt que l’indépendance éditoriale, si c’est ainsi que la question doit être envisagée. Heureusement, c’est bientôt le 1er mai, la fête du Travail, le seul jour où les ouvriers du livre ne travaillent pas. Mais le 2 mai, les machines tourneront de nouveau et livreront leur lot d’histoires, c’était déjà ainsi avec les presses qui imprimaient les canards, les gazettes et les occasionnels.

Maintenant je n’ai plus qu’à retourner gare de l’Est où on voit des malheureux dormir dans des cabines téléphoniques. Je quitte Ivry, mais je sais que j’y reviendrai bientôt, ne serait-ce que par cette force étrange qui me lie à la ville, je passe devant la déchetterie où des ouvriers louent leur force de travail à la journée, je fais demi-tour, je passe devant le square Philibert-Pompée où le socle de la statue « Hommage au travail » reste désespérément vide, je passe devant les immeubles rouge brique de la cité Gagarine, on a encore l’impression d’être à Moscou, ce n’est pas une injure, d’ailleurs je pense depuis la première livraison à finir sur une bonne note, à boucler la boucle avec l’aspirant journaliste Tchekhov, « je suis heureux que dans ma garde-robe littéraire se trouve une rude blouse de forçat ».

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