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Où l’on dispute des variétés de personnes, de l’importance relative des jours, de la légalité des supports artistiques et du devoir moral d’avoir une profession

Où l’on dispute des variétés de personnes, de l’importance relative des jours, de la légalité des supports artistiques et du devoir moral d’avoir une profession

Où l'on dispute des variétés de personnes, de l'importance relative des jours, de la légalité des supports artistiques et du devoir moral d'avoir une profession
Mis en ligne le mercredi 14 janvier 2009.

Publié dans le numéro XI (sept.-oct. 2008)


Vous venez pour le tribunal ou pour la Sainte Chapelle ? - un panneau à l’entrée du Palais de la Cité explique en bout de course la longueur de l’attente par une panne des appareils de contrôle - Vous n’avez pas d’objet tranchant ? 

une avocate antillaise, élégante, d’une quarantaine d’années, m’observe l’air intrigué : Vous venez pour cette audience ? Vous êtes personnellement concernée ? - Je fais une chronique judiciaire. - Ah excusez-moi. - la greffière l’appelle : Vous êtes d’office ou choisie vous ? - Ah non non, choisie.


Vous êtes poursuivi pour récidive de vol à la tire, entrée irrégulière et port d’arme prohibée. Le tribunal a demandé une expertise psychiatrique. Vous avez vu le médecin ou pas ? - Ouais, j’ai vu, il voulait savoir si j’étais fou ou pas.

je prends des notes, un gendarme vient me voir : Vous êtes public ou stagiaire ? - Public. - Alors je vais vous demander de vous mettre sur les bancs de l’autre côté, parce que s’il y a des prévenus en liberté, je préfère les mettre tous sur la droite. - un avocat entre, va saluer Monsieur W, son client, puis, laissant Monsieur W sur les bancs du public, se dirige vers la greffière et lui annonce : Dossier n°5 - Vous êtes Monsieur W ? - Oui.

Vous êtes devant le tribunal pour demander une remise en liberté avant votre jugement. Le tribunal ne saisit pas bien pourquoi vous demandez votre libération, puisque votre jugement n’aura lieu que dans 5 jours. - Je n’ai pas tellement de nouveaux éléments pour répondre aux interrogations du tribunal concernant la demande de mon client, je me contenterai de dire qu’en effet ce ne sont que 5 jours, mais quels 5 jours ! avec le 14 juillet au milieu !


un gendarme noir accompagne l’entrée de deux jeunes maghrébins, ne les quitte pas du regard pendant qu’il s’installent - l’huissière vient les voir : Vous êtes prévenus ou public ? - Public - une avocate leur chuchote : Vous venez soutenir quelle affaire ? - Monsieur M - Je suis son avocate.

Vous êtes marié. Est-ce que vous avez un enfant ? - C’est en cours. - Et vous n’avez pas de travail, c’est en cours aussi ?


« La voie pour mettre en oeuvre la rectitude dans l’action consiste à s’abstenir d’user de drogue. » (Préceptes du Bouddhisme)


l’affaire n°3 est appelée : M s’avance depuis les bancs du public, G se lève dans le box des prévenus qui viennent du dépôt - le juge interroge M : Vous êtes la victime ? - Euh non Monsieur, je suis prévenu aussi.


Alors Monsieur G, on trouve sur vous une clef. En fouillant chez votre complice Monsieur M, les fonctionnaires de police, sans l’aide des chiens, vont trouver sous du linge, sous des vêtements, un petit coffre portatif, et la clef qui était sur vous correspond à ce coffre. On trouvera donc dans ce coffre de la matière stupéfiante.


un gendarme parle à son talkie-walkie : Le 1 est dans le couloir des avocats. Prépare le 2 et le 7 à monter. - le talkie-walkie grésille en réponse quelques bribes incompréhensibles, siffle et s’éteint

Monsieur G vous a proposé de garder ce coffre pour régler une dette de 500 € que vous aviez envers lui. Par ailleurs, vous vendez de la cocaïne, Monsieur, alors vous allez nous expliquer vos déclarations précédentes, à savoir que vous ne faisiez pas cela pour l’argent. - C’est pour ma consommation personnelle, Monsieur, et parce que je n’arrivais plus à payer mes impôts.


un homme en costume s’approche de moi et me chuchote : Est-ce que je peux vous emprunter votre journal ? Je suis avocat. - puis repart sur les bancs des avocats et commence sa lecture


Monsieur G, vous vendiez, vous, pour payer une dette de jeux de 10.000 €. Vous aviez beaucoup d’argent sur vous au moment des faits, près de 8000 €. - Oui, j’avais retiré mon salaire. - Dans l’intégralité ? - Oui, comme chaque fois. - Vous n’avez pas confiance dans les banques, Monsieur ?


un juge s’agace du bruit que fait par intermittence le talkie-walkie - le gendarme, confus, baisse précipitamment le volume de l’appareil : Nous avons des problèmes de transmission aujourd’hui.

Et les 83 grammes de cannabis qu’on retrouve chez Monsieur M, c’est pas à vous non plus Monsieur G ? - Bin non, sinon c’est sûr que je les aurais mis dans le petit coffre. - Oui, c’est logique. Madame la procureure ? - Monsieur M présente toutes les caractéristiques de la toxicomanie : le teint blafard, el le comportement nerveux. Les faits sont extrêmement graves concernant des substances dont les utilisateurs portent les stigmates.


l’avocat de G s’avance, et G l’écoute en baissant la tête : Il est dans une suite qui va l’amener de déchéance en déchéance. La prison dans ce dossier-là n’a aucune vertu pédagogique. - au milieu de sa plaidoirie il s’interrompt et lance sur un ton de compassion théâtrale  : Ne pleurez pas Monsieur ! - tout le monde s’avise alors que G, la tête entre les mains, sanglotait doucement

« Une profession n’est pas seulement un gagne pain, c’est aussi une fonction sociale... Nous n’avons pas le droit de ne pas avoir de profession ou de mal nous acquitter de celle que nous avons acceptée. » (Pierre et Martin, Cours de morale)

Monsieur O, vous n’avez jamais été condamné, on vous reproche en fait de vous être rebellé contre des policiers. Vous avez un projet d’embauche mais il semble très hypothétique. Pourquoi n’avez-vous pas de travail ? - J’en avais mais ma boîte a fait des licenciements. - J’entends bien, mais pourquoi n’en avez-vous pas retrouvé ?


l’avocat revient me rendre mon journal et chuchote d’un air entendu : Merci Docteur !


Je tiens à préciser concernant l’embauche que mon client avait chez lui déjà commencé à potasser le catalogue de la société Direct Energie, que je joins comme pièce au dossier.


« La revue Graff It, qui est principalement consacrée à la pratique du graffiti, comporte des articles et des photographies présentant sous un jour favorable des graffitis réalisés sur des supports non autorisés. (...) Il suit de là que cette publication ne peut être regardée comme présentant un caractère d’intérêt général quant à la diffusion de la pensée. » (Conseil d’Etat, 10 mars 2004)

Monsieur N, vous êtes peintre décorateur. C’est à la station Gare du Nord qu’on vous voit procéder, comme on dit, à l’exécution d’un graff ou d’un tag sur euh... - Une armoire électrique. - Oui c’est ça. Alors on va vous interpeller et vous allez reconnaître que vous êtes un taggeur et que vous faites partie d’une structure qui s’appelle Graphic Chaos. Il y a plusieurs catégories dans les personnes qui font ce type de marques et vous, vous faites partie des réalisateurs de graffitis vandales, avec une volonté de faire persister ces traces le plus longtemps possible.

devant la salle d’audience, de nouveaux personnages sont apparus sur les gravures des colonnes : Jah, avec une bonne dizaine d’apparitions, Fahrenheit Larbi XII, Tartine et Jeanne, et Tataye, qui s’illustre d’un marin fumant la cigarette

Alors vous allez nous expliquer le but autre qu’artistique de ces tags. Je précise qu’il est possible qu’il y ait eu usurpation de votre signature dans certains cas puisque vous ne reconnaissez pas l’ensemble des dégradations. - Oui, le tag du 10 mai ce n’est pas moi, on a contrefait ma signature.


N s’exprime avec aisance et assurance, il comparaît pour la cinquième fois pour des faits similaires, il semble réciter son texte

L’enquête a été facilitée par le fait que vous gardez sur votre portable des photographies de vos tags. Comment cette idée vous est venue ? - Je n’ai pas l’envie de dégrader, je ne lacère pas les sièges. C’était tout simplement l’envie de réaliser des fresques colorées. Malheureusement je les ai réalisées sur des supports qui ne m’appartenaient pas et sans autorisation.


les amis de N, sur les bancs du public, chuchotent : Il parle bien, il se démerde  ; N a le même vocabulaire et le même âge que son avocat

Je me suis reconverti. Je me suis dit que la meilleure manière d’assouvir ma passion sans avoir de problèmes, c’était d’en faire ma profession, donc je suis devenu peintre-décorateur. Je fais exactement la même chose sauf que je suis autorisé. Depuis, je rembourse la RATP pour les précédentes condamnations. - Maître, pour la Régie Autonome des Transports Parisiens ? - Nous demandons 1500 euros pour le dommage moral et 4000 pour le dommage matériel, car les graffitis ne donnent pas une bonne image de la RATP.


je sors - l’avocate antillaise me rattrape : Alors, Madame la journaliste, qu’avez-vous pensé de notre audience ? - je la regarde d’un air sceptique - Oui, l’ambiance quoi, ça a été  ?

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