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L’invention des devoirs de vacances

L’invention des devoirs de vacances

L'invention des devoirs de vacances
Mis en ligne le dimanche 24 février 2008 ; mis à jour le mercredi 5 décembre 2007.

Publié dans le numéro V (septembre 2007)

 

Le jour de la rentrée scolaire, dans les écoles primaires et les collèges, juste avant la première leçon ou au début de l’heure de cours, le professeur posera immanquablement à ses élèves la question suivante : « Avez-vous travaillé pendant l’été ? Avez-vous fait des devoirs de vacances ? ». Ah, les cahiers de devoirs de vacances ! Qui n’a pas rempli au moins une fois, qui ne connaît pas ces petites publications qui rassurent les parents et occupent les enfants ? N’allez pas croire que ce sont les professionnels de l’éducation ou de l’édition qui ont imaginé, il y a quelques décennies, ces fascicules. L’idée semble inventée au tout début du XXe siècle par un journaliste en mal de copie, par la rédaction d’un grand quotidien cherchant à captiver ses lecteurs. Le 16 juillet 1907, le très populaire et édifiant Petit Journal titre : « Les vacances scolaires. Comment occuper nos enfants ? » Alors que le Conseil supérieur de l’instruction publique vient tout juste de décider de ne pas prolonger les congés estivaux (qui durent alors exactement soixante-douze jours), le quotidien redoute les effets de vacances bien trop longues sur les écoliers, notamment les plus jeunes : « Encore, le mal n’est pas grand quand il s’agit des élèves des lycées et collèges. Ceux-ci, en effet, appartiennent en majorité à des familles riches ou aisées qui peuvent les surveiller, leur procurer des distractions saines, telles que les sports à la mode, leur faire donner des leçons particulières. De plus, nos jeunes potaches ne quittent guère les bancs du lycée avant l’âge de 16 à 17 ans. Ils ont le temps de rattraper les mois perdus. Il en est autrement lorsqu’il s’agit de l’enseignement primaire. Les parents appelés au dehors ou absorbés par leurs occupations professionnelles, ne peuvent très imparfaitement veiller sur leurs enfants. [...] Qu’on s’étonne ensuite de constater qu’il y a déperdition du savoir acquis en cette brève période scolaire, à un âge où l’effort est souvent distrait et l’assiduité fatalement intermittente ».

Si le principe des vacances n’est pas contesté, la question de l’occupation des enfants est posée par le périodique, qui redoute le pire pour cette jeunesse fragile et influençable : « Les amusements interrompus dégénèrent vite en dissipation : le désœuvrement prolongé lasse comme le travail, et quand on est las d’oisiveté, on est bien près de faire le mal. En outre, dans les villes existent le danger de la rue, danger malheureusement trop réel. On peut dire que le triste divorce que l’on constate parfois entre l’instruction et la moralité n’a pas d’autre origine que la fréquentation de la rue ».

Pour que les écoliers restent et s’occupent chez eux, Le Petit Journal se propose d’organiser, dans son numéro du 27 juillet, « un concours entre tous les enfants de France » à l’aide de publications inédites, qualifiées déjà de « cahiers de devoirs de vacances ». Ces derniers sont au nombre de cinq, chacun correspondant aux cycle et année de l’enseignement primaire. Adaptés à l’âge et à l’instruction de l’enfant, vendus entre 50 et 75 centimes, ils contiennent des exercices conformes aux programmes scolaires. Deux points montrent que l’épreuve est loin d’être une opération purement commerciale et publicitaire pour le quotidien. Le premier concerne le règlement du concours. Une fois rempli, lors de la rentrée scolaire, le cahier doit être signé par l’instituteur qui en reconnaît l’authenticité. Ensuite, il doit être adressé à un jury de maîtres d’écoles, de professeurs de lycée et d’université, qui notera le travail accompli suivant un barème fixe et un peu subjectif : « Une note de 0 à 100 points pour l’écriture [...], une note de 0 à 100 points pour la tenue générale du cahiers [...], une note de 0 à 200 points pour l’ensemble des devoirs [...], une note de 0 à 50 points pour l’exercice de la cartographie et une note de 0 à 20 points pour le dessin. [...] Le jury saura trouver le moyen de démêler si une collaboration trop éclairée s’est substituée à l’initiative de l’enfant. Ses préférences iront tout droit à la sincérité et à la bonne foi, celles-ci fussent-elles accompagnées d’un peu d’ignorance et de gaucherie inhérentes au jeune âge ».

L’évaluation risque d’être difficile. Quoi qu’il en soit, le monde de l’enseignement scolaire est partie prenante de l’affaire et garantit le sérieux de l’épreuve. L’autre point concerne le classement des concurrents. Destinés à motiver les participants et honorer les meilleurs écoliers, des centaines de prix sont annoncés : bicyclettes, machines à coudre, appareils photographiques, phonographes, montres, instruments de musique, boites de peinture, jouets scientifiques et électriques, livrets de caisse d’épargne, livres et albums... jusqu’aux stylographes et autres caisses de bonbons. De quoi encourager le plus grand nombre d’enfants et mobiliser des familles entières ! Le concours, plus exactement le jeu-concours, est une réussite. À croire Le Petit Journal du 10 novembre, 44 727 filles et garçons de la communale ont soumis au jury souverain leur cahier de devoirs de vacances. Ils forment la première génération d’écoliers en France à découvrir, durant les congés 1907, les joies et les désagréments de cette école d’un nouveau genre. Contre toute attente et malgré sa promesse, le quotidien ne rend pas public le classement définitif, peut-être débordé par l’ampleur de la participation. Le coût de l’opération et le faible impact sur la vente du titre dissuadent la réédition de l’épreuve l’année suivante. Il faut attendre juillet 1914 pour qu’un nouveau concours, cette fois-ci régional, de devoirs de vacances soit relancé par un journal. Il s’agit, en l’occurrence, de La Dépêche de Toulouse, prédécesseur de l’actuelle Dépêche du Midi. Son entreprise tombe au mauvais moment, le déclenchement de la Première Guerre mondiale mettant fin à son initiative avant même qu’elle se concrétise. Au milieu des années 1920, la presse s’empare à nouveau du procédé. Entre temps, le fameux cahier est développé par les principales maisons d’édition, pénètre l’intérieur des foyers et devient le compagnon forcé des jeunes enfants durant l’été. Plus proches de leur lectorat et plus sensibles à ses attentes, les quotidiens des départements montent régulièrement des concours de devoirs de vacances et font travailler les écoliers de leur région. Leurs commentaires changent de registre. Ce n’est plus l’occupation des enfants qui pose problème, mais leur motivation personnelle. Créer une émulation, presque un esprit de compétition aide l’enfant à remplir son cahier d’après Le Petit Marseillais du 30 juin 1925, qui imagine un garçon peu à peu démobilisé : « Jeannot est plein de bonne volonté. Il se met au travail, il fait un, deux devoirs... puis il n’en fait plus que la moitié d’un, puis le quart, puis il ne fait plus rien du tout. Qui l’en blâmerait ? Il n’est point de maître pour corriger les devoirs de Jeannot. Jeannot a l’impression de travailler pour rien, et son beau zèle peut retomber rapidement. Ah, si lorsque Jeannot prend son cahier de devoirs de vacances, il pouvait se dire : «Je vais m’appliquer une demi-heure, mais je suis sûr d’être récompensé» ».

Les prix en question sont fort académiques : des porte-plumes, des boites d’aquarelle, des sous-mains, des trousses complètes et des cartables en cuir. Voilà de quoi équiper en fournitures les lauréats dont les trois premiers font la une du Petit Marseillais. L’opération est plus viable pour le quotidien dans la mesure où les récompenses sont données par des marques et des maisons de commerce. Des écoliers aux industriels, tout le monde trouve son intérêt. Hormis la disparition des prix, cela n’a pas vraiment changé. Alors, les enfants ? Vous avez travaillé, cet été ?

 

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