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Dans les poubelles des riches

Dans les poubelles des riches

Dans les poubelles des riches
Mis en ligne le mardi 25 janvier 2011.

Publié dans le numéro 001 (janvier 2011)

Texte : Raphaël Meltz & Antoine Zéo. Photos : Claire-Lise Havet.

« Non, je peux pas vous laisser entrer. Les fourgonnettes, c’est interdit après 22 heures. » Il est 22h50, en cette fin novembre 2010. Il pleut, les premiers froids tombent sur Paris. Dans notre vieille Renault Express, nous comprenons que notre opération commando est en train de capoter à cause d’un détail imprévisible du règlement de copropriété. Heureusement notre passeur habite sur place : il connaît bien le gardien. Grand sourire complice : « C’est juste pour une heure, on va boire un verre et ils repartent. » « Bon, d’accord, mais vraiment pas longtemps, parce sinon je vais avoir des ennuis. » Le signal lumineux clignote, les grandes grilles s’ouvrent. Avec ses flancs cabossés, peints en rose sale, et son vieux diesel qui claque, notre fourgonnette apparaît comme un flamboyant symbole automobile de la lutte des classes, un engin prolétarien admis à côtoyer, pour quelques heures, les berlines noires et 4x4 gris du gratin de la haute bourgeoisie française.

Villa Montmorency, XVIe arrondissement de Paris. À quelques pas de la porte d’Auteuil, cet ensemble de maisons offre le nec plus ultra [1] des prestations résidentielles parisiennes. L’adresse abrite une densité de fortunes bourgeoises et de people enrichis assez fascinante : c’est sous cet angle émerveillé que Le Point a publié, en 2008, un article dressant la liste des copropriétaires de l’îlot [2]. On y trouve quelques-uns des plus riches contribuables de France : Vincent Bolloré ; ses deux fils ; Georges Tranchant, fondateur du groupe Tranchant (vingt-trois casinos) et ancien député RPR des Hauts-de-Seine ; Arnaud Lagardère ; Alain Afflelou ; Sylvie Vartan ; Mylène Farmer. En tout, 117 parcelles bâties, où demeurent des familles ayant en commun la taille et souvent l’ancienneté de leur capital (tarif pour un hôtel particulier en 2008 : 17 millions d’euros). Cerise sur ce gros gâteau : Carla Bruni-Sarkozy. Son le mari vient, selon les médias, se reposer chaque week-end dans la maison, dans une rue adjacente, que possède l’ex-mannequin. Il y a aussi, dans la Villa, des résidents que Le Point désigne, sans conscience apparente de la violence du mot, comme les « intouchables » : héritiers peu fortunés d’une maison de famille, ou pire, locataires (compter jusqu’à 4000 euros par mois). Ce sont eux qui, paraît-il, apportent un peu de chaleur humaine dans le quartier, la plupart des gros bonnets se planquant chez eux ou se consacrant, comme les Bolloré, à l’amélioration du système de vidéosurveillance.

La fascination pour ce « lieu d’exception », ces « demeures exceptionnelles au cœur de Paris », cet « espace hors du commun » [3], bref, cette « Cité interdite » ( !) vient essentiellement, hormis sa population à paillettes, de sa fermeture au reste du monde - au tout-venant, en somme. C’est, comme le disent les urbanistes, une « gated community » : une communauté close, un espace privatisé au cœur de la ville, à l’intérieur duquel on ne peut pénétrer que s’il l’on en est un résident officiel, un visiteur autorisé ou un fournisseur attitré. Si vous n’entrez dans aucune de ces catégories, passez votre chemin. Le Point comme d’autres journaux se sont essayés à l’exercice : tenter d’apercevoir les riches par-dessus la grille, et s’extasier sur ce qu’on voit : « la campagne à Paris », Rika Zaraï qui accueille les nouveaux venus, Bolloré qui préside le syndic, un « havre de paix » où les enfants peuvent « s’ébattre dans les allées du petit jardin » (de 300 m²).

Ce n’est pas cet exotisme-là qui nous intéresse, ce soir. Nous ne jetons qu’un regard rapide sur les immenses maisons et leurs intérieurs richement éclairés, et nous allons garer notre fourgonnette devant cinq conteneurs verts situés au bout de l’avenue des Sycomores : les poubelles. On est là pour voler des poubelles de riches.

 

Nous ne sommes pas les premiers à nous intéresser à ce que les poubelles ont à raconter : les photographes français Bruno Mouron et Pascal Rostain ont ainsi fait parler celles des stars de Los Angeles pendant une quinzaine d’années entre 1990 et 2004, décortiquant méticuleusement le contenu des sacs, les triant et les photographiant frontalement et froidement sur fond noir. Parmi leurs plus belles prises, Jack Nicholson, Marlon Brando, Sharon Stone, et même Ronald Reagan, deux ans après qu’il eut quitté la Maison Blanche. La contemplation de ces photos [4] procure un réel plaisir, une délectation de voyeur : elles mettent au jour des choses qui relèvent de la sphère la plus intime - « la poubelle est abjection par excellence, elle est encore plus scatologique que les «humeurs» ; elle est pornographique car elle dénonce les travers, les défauts, les déviances, elle dit les hontes et l’ombre [5]. » Concrètement, cela va de : « Tiens, Charlize Theron s’est payé des Birkenstock en sortant de chez Chopard ! » à : « Que fout ce soutien-gorge dans la poubelle de Ronald Reagan ? » Cette pornographie (c’est-à-dire, littéralement, cet attentat à la pudeur), cette excitation primaire offertes par le déballage de l’ordure, sont bien sûr substantiellement associées à la personnalité qui a produit ces déchets. Vous ne ressentez rien quand vous croisez des bacs dégueulant leurs détritus dans la rue ; mais si vous apprenez que ce sont ceux de Carla Bruni (par exemple) ou de votre ex-petit(e) ami(e) (si vous êtes un peu tordu), vous allez peut-être remonter vos manches et fouiller là-dedans.

Il est donc, fort logiquement, pénalement réprimé (sinon moralement répréhensible) de perpétrer ce genre de viol de l’intimité. Plus exactement, fouiller des poubelles dans le but d’en révéler et d’en publier le contenu est une violation de la vie privée (vie privée à laquelle chacun « a droit », selon l’article 9 du Code civil) et tombe ainsi sous le coup de la loi. En janvier 1994, VSD fut condamné pour avoir fouillé les poubelles de Caroline de Monaco et dressé l’inventaire, photos et commentaires à l’appui, de ce qu’elle avait jeté au lendemain des réveillons de Noël et du nouvel an (menus, dessins de ses enfants, médicaments, marque de ses bas, etc.). Le tribunal condamna le magazine d’abord au motif que « le fait que des objets aient été jetés en vue de leur destruction implique nécessairement le refus par leur propriétaire de les présenter à la presse », et ensuite, et c’est peut-être plus intéressant, parce que « l’hebdomadaire VSD reconnaissant qu’il s’agissait d’objets totalement anodins, sans aucune importance, ne saurait justifier [la] publication [de cet inventaire] par l’intérêt de l’information [6]. »

C’est précisément ce caractère anodin qui nous intéresse : les photographies ci-contre le démontrent, il n’y a rien d’extraordinaire ni de sensationnel dans ces rebuts de riches. Pas de noms : d’une part parce que nous ne sommes pas en mesure d’affronter les avocats de Vincent Bolloré et que nous serions certainement, et à raison, condamnés. D’autre part, parce que ce n’est finalement pas ce qui compte. Ces photos, et l’inventaire qui les accompagne, invitent à comparer l’intimité des puissants avec la nôtre. Qu’y a-t-il, dans vos poubelles ? Sans doute sensiblement la même chose que dans celles-ci, avec une différence de degré plus que de nature. Vous allez faire vos courses au supermarché ? Eux aussi, mais eux, ils ont des tickets de caisse à 400 euros. Mais méfions-nous. Un peu comme la mort (à quoi bon un cercueil feuilleté d’or ?), les poubelles aplanissent les différences sociales, ou du moins les gomment : ces produits ménagers, ces épluchures de légumes, ces capsules de café n’ont sans doute jamais été manipulés par leurs légitimes propriétaires, qu’on imagine bien pourvus en domesticité. Et ce n’est certes pas Arnaud Lagardère qui dépose devant la porte de son avenue des Sycomores ces gros sacs noirs. Ce sont leurs poubelles mais ce ne sont pas vraiment leurs poubelles...

Alors, qu’y trouve-t-on, dans ces résidus de la vie bourgeoise ? D’abord, une observation de surface : les habitants de la Villa Montmorency ne se soucient pas de tri sélectif (les seuls bacs que nous avons vus étaient les modèles standards, verts, de la mairie de Paris, et ce n’est pourtant pas l’espace qui manque, à la différence de nombreux immeubles parisiens). Tout est en vrac, dans les sacs : vieux poireaux mélangés aux emballages en carton, aux bidons de lessive, aux bouteilles en verre et aux restes de spaghetti. Ensuite : les prestiges de la vie mondaine. L’appartenance sociale à la classe dominante se manifeste par des invitations émises par d’éminents clubs, qu’on trouve dans de nombreux sacs : Amis de l’Opéra, Cercle de l’Union Interalliée [7], Comité Montaigne [em], amis de l’AP-HP. Des invitations à quelques ventes privées pour happy fews, des vernissages. Des loisirs distingués : « la vraie chasse en Argentine » coûte 2299 euros les six jours. Les signes évidents de la richesse matérielle : des produits de luxe (Weston, Gucci, Christian Dior, une facture de 600 euros de parfums et produits de beauté, une note pour 36 couverts de table à 400 euros, un billet New York-Paris en classe affaires, des dépliants pour des fourrures ou une carte de visite de la directrice des boutiques Van Cleef & Arpels). Des habitudes communes : on boit du Nespresso, souvent décaféiné. On fume peu, on achète des produits sains (produits bio, soja, Danacol, Coca Light). On lit la presse, plutôt les newsmagazines que les quotidiens (à moins que ces derniers ne soient lus au bureau). Pour le reste, tous les produits classiques de la société de consommation : eau minérale en bouteille, pain de mie, cannettes, Kleenex. Et dans le dernier sac, enfin, ce que nous attendions sans plus oser l’espérer, une preuve de l’unité irréductible du genre humain : un rouleau de papier-toilette.

 

 

Remerciements : Clarisse Tranchard (fourgonnette), X. (Villa Montmorency), Coordination des intermittents et précaires, cip-idf.org (studio photo), Ferdinand Z. (contact CIP), Frédéric Danos (clés CIP).

 

 

Les poubelles :

 


 

1.

Poubelle dans un sac J.M. Weston (chaussures). Boîte de gâteau Lenôtre. Bouquet de roses jaunes et rouges. Paquet de Pom’Potes (compote). Lessive Le Chat, bidon de 3 litres. Barquette de pain Moisan bio.

 

 

 

2. 

Poubelle dans un sac Boucherie Notre-Dame, 28 rue d’Auteuil. Bouteilles de Volvic. Bon de commande Lin Vosges, « l’Amour du Beau linge ». Enveloppe d’abonnement à Elle Déco. Boîte de capsules Nespresso Decaffeinato. Magazine Cigale Mag, offert par votre artisan boulanger. Bocal de café instantané Maxwell. Emballage 10 gants fins en latex Monoprix. Courrier de la Fondation Abbé Pierre. Dépliant Agnès Gercault Fourrures, collection hiver 2010. Carte d’un médecin ophtalmologiste informant de son nouveau numéro de téléphone. Ticket de caisse Lenôtre, 44 rue d’Auteuil, deux gratins de pommes de terre : 14,60 euros. Emballage de compresses stériles. Mouchoirs, pansements. Carte manuscrite adressée à un docteur à propos d’une feuille de soins concernant « ma mère ». Emballage Lipikar, lait relipidant corps. Emballage Ericson, Hydra-Intensive. Emballage Forlax, médicament contre la constipation. Enveloppe blanche coupée en quatre.

3. 

Poubelle dans un grand sac vert, liens jaunes, trois-quarts vide. Kraft d’emballage de papier grand format. Boîte de champagne Ruinart brut. Invitation au vernissage de l’exposition « Le cabinet d’un amateur. Georges de Lastic, collectionneur et conservateur » au Musée de la Chasse et de la nature. Courrier de la Fondation Abbé Pierre non ouvert. Magazines La Tribune et moi et Le Journal de la maison. Carton « Conseil régional d’Île-de-France, déjeuner ». Boîte de fromage blanc Câlin.

Emballage saumon fumé Carrefour. Emballage pain de mie Harry’s. Carton pour cocktail d’entracte de la soirée de Gala du 30ème anniversaire de l’Arop (Association pour le rayonnement de l’Opéra de Paris), à la rotonde des abonnés, sous le grand escalier du Palais Garnier. Facture « Francis Batt, la cuisine, la table » : couteaux, cuillers, fourchettes à dessert, par douze chacun, total : 347,40 euros. Note toilettage pour deux chiens (Apache, Sawn), 49 euros chacun, total : 98 euros. Un ticket de métro. Divers déchets alimentaires, poireaux.

 


 

4. 

Poubelle dans un grand sac vert, liens jaunes. Boîtes de douilles, amortisseurs, brosses Beretta, calibre 12. Calendrier publicitaire Browning-Winchester. Catalogue Cariboom, produits pour la chasse et les chasseurs. Prospectus publicitaire Estancia « La vraie chasse en Argentine », séjour à 2299 euros par chasseur, 6 jours de chasse. Catalogue Fjall Raven, produits de randonnée.

Boîte de pizza. Barquette ayant contenu une salade de roquette. Mouchoirs. Paquet de Marlboro Light. Capsules Nespresso. Ticket de parking Vinci Champs-Élysées. Enveloppe d’envoi d’album photo, avec mot : « Comme promis, Bises ». Homéprasol, gélules gastro-résistantes. Bon de livraison et ticket de caisse Monoprix Mozart, total : 378,92 euros. Publicité Crédit foncier. Pot de yaourt La Laitière. Boîte de pizza. Médicament Siletum, stimule la croissance des cheveux. Briquet du casino d’Amnéville (en état de marche). Mouchoirs. Bouteille d’Évian 50 cl.

Sac Monoprix rouge. À l’intérieur : Bidons vides de Destop, Persil Noir, Ace Délicat, Mir Black, Soupline. Emballage de brosse à dents d’enfant. Morceau de pain.

 

 

 

5.

Petit sac plastique Lenôtre. Ticket de caisse Monoprix, stand couture, total : 12 euros. Boîte trio de crudités Bonduelle. Emballage 2 steaks Sojasun. Boîte de haricots verts Monoprix. Emballage boucherie-charcuterie Lenôtre. Barquette plastique de gratin de pommes de terre à la crème. Papier cadeau rouge. Capsules Nespresso. Divers emballages alimentaires.

 

 

 

6.

Grand sac noir standard. Bouteilles de Salvetat et Vittel. Lait concentré Intermarché.

Invitation au Salon international de l’Horlogerie de prestige. E-mail imprimé : échange autour de logos d’un livret pour un Conseil général. Invitation vernissage à la galerie Branca, art contemporain figuratif, « Cabinet de curiosité », Genève. Dépliant publicitaire sur Monaco. Bouteille de vin, Graves 2009. Bouteille de lait Candia. Camembert Le Gaslonde. Invitation vente privée Fred Lansac. Sac de feuilles mortes.

TV Magazine. Le Journal du Dimanche. Le Nouvel Observateur.

Point de vue, Madame Figaro, Le Monde Magazine, Le Nouvel Observateur, Elle, Pariscope.

Invitation American Express, vente privée Galeries Lafayette. Lettre aux actionnaires d’Air Liquide. Invitation vernissage « Maîtres flamands et hollandais du XVIIè siècle ». Lettre aux clients Visa Premier. Invitation vente privée Mauboussin. Publicité pour enceintes Bose.

Bouteille de Perrier. Emballage jambon serrano Monoprix Gourmet. Paquet de cigarettes Winston.

Sac Schwarzkopf, coiffeur. Prospectus « J’aime la nature sur les bords », campagne d’éducation à la nature. Emballage de collants.

Tube de shampoing. Café pur arabica Dia. Chewing-gums, Menthos. Échantillon de parfum La Parisienne, YSL. Emballage cadeau à points. Rouleau en carton de papier toilette.

 

 

NOTES

[1] Selon l'expression de Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon, qui consacrent à la Villa Montmorency une de leurs Quinze promenades sociologiques à Paris, Payot, 2009.

[2] « Villa Montmorency : la Cité interdite », Emmanuel Berretta, Le Point, 10 juillet 2008.

[3] Hors du « commun », c'est le cas de le dire pour un lotissement bâti sur un terrain qui appartenait, jusqu'en 1852, à la famille de Montmorency, apparentée à la maison de Bourbon. La Compagnie du chemin de fer de Paris à Saint-Germain, fondée en 1835 par les frères Émile et Isaac Pereire, en fit l'acquisition pour y faire passer ses voies. On doit à Émile Pereire l'idée de lotir ce qui restait du parc en résidences bourgeoises, dès 1857, avec, déjà, un cahier des charges très strict.

[4] La série a fait l'objet d'une exposition, Trash, en 2007 à la Maison européenne de la photographie à Paris. Le catalogue a été édité aux Éditions du Regard

[5] Loïc Malle, in Trash, op. cit., préface

[6] Tribunal de grande instance de Paris, chambre 1, section 1, 24 janvier 1994. Condamnation confirmée en appel, cour d'appel de Paris, chambre 1B, 30 mars 1995

[7] Le Cercle de l'Union interalliée, fondé en 1917 pour les officiers des armées alliées à Paris, est devenu un des lieux stratégiques de la sociabilité bourgeoise parisienne. Il fonctionne comme un « accumulateur de capital social » pour ses 3000 membres issus des affaires, de l'industrie, de la politique ou de l'armée. Voir M. Pinçon-Charlot et M. Pinçon, Les Ghettos du Gotha, Le Seuil, 2007.

[em] « Le Comité Montaigne s'attache à faire rayonner l'image de l'avenue Montaigne et de la rue François-Ier en France et dans le monde ». Ces rues du 8ème arrondissement sont celles de la haute couture et du luxe, parmi les plus chics de la capitale.

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