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Des hommes... pas des crapules

Forces de l’ordre et du désordre (2/4)

Des hommes... pas des crapules

Des hommes... pas des crapules
Mis en ligne le lundi 19 septembre 2011.

Publié dans le numéro 006 (juin 2011)

Le Tigre poursuit sa série de quatre entretiens avec des « flics » et des « truands », en activité et retraités. Pour ce deuxième volet, Le Tigre a rencontré dans le Midi de la France un ancien gangster. Son prénom a été modifié, ainsi que certains détails permettant de l’identifier.

Entretien avec Gennaro, 72 ans, ancien gangster. 

Je viens d’un pays où on avait faim. C’était l’après guerre et nous sommes venus en France, comme ces immigrés qui arrivent aujourd’hui. En Italie, ce qui nous manquait le plus, c’était le quotidien : la nourriture, un travail pour mon père et un endroit à nous, parce qu’on habitait tous chez le frère de ma mère, à la campagne au Sud de Naples. Mes souvenirs d’enfance, c’est des souvenirs de guerre, souvenir qu’il fallait se cacher à cause des bombes. La première fois que mon père est parti à la guerre, j’avais trois ans. Il a fait la campagne d’Abyssinie, la guerre du désert en Lybie. Ensuite s’est déclarée la deuxième guerre, et il a été fait prisonnier par les Anglais à Alexandrie. Quand il a été libéré, comme on manquait de tout, il est parti chez une tante qui était déjà en France, dans le Midi. On l’a rejoint un an après, en 1947. J’avais dix ans. Dix jours après notre arrivée, ma mère a fait une fausse couche, elle est morte. Ici, c’était la misère complète. On parlait pas un mot de français, on vivait dans une pièce à quatre avec mon père et mes sœurs. On avait une lampe à pétrole, pas d’électricité, pas d’eau chaude, pas de chiotte. On allait en bas dessous, il y avait une fontaine, on se lavait comme ça. Quand on était à Naples, la France pour nous c’était un paradis... Mais quand on est arrivé, on souffrait beaucoup.

Je suis retourné à l’école pendant quatre ans pour passer mon certificat d’étude, mais j’ai pas réussi. Alors je suis parti faire ma vie. Je suis parti à Cannes, j’avais 14 ans. Sur le port, il y avait des agences, ils te demandaient pas les papiers, rien. J’ai dit : « Je veux m’embaucher pour faire le cuisinier à bord », et comme ça j’ai navigué un peu avec des yachts. J’ai fait la Grèce, l’Espagne... J’étais cuisinier sans être cuisinier, je copiais ce qu’il faisait mon père, parce qu’il cuisinait bien. Donc je me suis isolé, je suis parti pour pas trop faire du poids à ma famille.

Quand je suis revenu à Cannes, j’avais 18 ans. J’ai rencontré une femme, et cette femme-là elle m’a emmené à Paris. Elle m’avait trouvé un hôtel à la journée, Place du Trône. Elle était mariée, c’était une femme qui avait une position... Et au bout d’un moment, elle m’a abandonné. Je pouvais plus payer le loyer, ils m’ont foutu dehors. Et ça a été encore la galère. J’avais pas de logement, pendant un an j’ai pas vu un matelas ! Je travaillais dans les Halles, je trimbalais les sacs d’oranges. Je ramais. (Un silence) T’as vu Psychose ? Moi je l’ai vu tous les jours pendant un an ! Dans un cinéma à St Lazare, l’ouvreuse m’avait à la bonne, elle me faisait rentrer. Je dormais là, devant Anthony Perkins (Il mime des coups de couteau). Quelques temps après j’ai trouvé un travail, je faisais la cuisine dans un cabaret qui s’appelait le Zèbre à carreaux, rue Arsène Houssaye, à la Villa d’Este. Là j’ai connu Barbara qui faisait du piano, et Aznavour, il jouait dans Tirez pas sur le pianiste. C’était la guerre d’Algérie, les Pieds-Noirs arrivent à Paris, le FLN se mélange là-dedans. Et je commence à fréquenter la Bastille. Rue de Lappe, il y avait une bonne ambiance... Je me suis mélangé au peuple de la rue. Et de là, j’ai rencontré un Niçois. Et nous avons marché ensemble du côté de Pigalle.

 

Pour l’instant tu n’as que des activités très légales !

Ouais. (Il rit) Et un jour je me trouve en plein centre de la ville chaude là-haut, rue Pigalle, et il y a une histoire entre un Yougoslave et un Corse - mais je savais pas qu’il était Corse. Il y a une bagarre, moi je me mêle à cette bagarre : je voyais que le grand costaud, il avait le dessus, je prends un siphon de bouteille et je le lui balance dans la gueule. Et on devient ami avec ce Corse. Et petit à petit, avec lui et deux autres Corses, on a formé une équipe. Voilà... (Un silence). On avait vingt ans, et on vivait mal. Pas de logement, pas d’argent. Leurs parents, c’était des gens en place. Ils avaient des hôtels de passe, des cabarets où il y avait des jeux clandestins. Mais mes amis, ils voulaient faire leur place à eux. On demandait rien, jamais. Les vieux, ils me disaient : « O figliu, tu veux boire quelque chose ? ». Je disais « oui  », mais j’avais envie de dire « J’ai faim, j’ai envie d’un sandwich ». Mais on le faisait pas, on avait l’orgueil de dire « On a mangé, ça va », alors qu’on crevait. C’était une vie à part.

 

Tu continuais à être cuistot ?

Non. Du moment que j’étais avec eux c’était fini, je pensais plus au boulot, je pensais plus qu’à faire... On savait pas ce qu’on faisait, en définitive.

(Un silence) Il s’était passé beaucoup de choses entre la Corse et Marseille, des règlements de comptes. Ça a commencé avant que je monte à Paris et ça a continué dans les années 1965-66. J’arrive dans cette violence-là, où je suis pour rien, mais mes amis, c’était leurs familles qui étaient en guerre. Moi, j’ai jamais voulu me mêler de leurs histoires. Mais j’entendais « Untel est mort, Untel a été tué... » Voilà.

 

Comment tu es intégré dans ce groupe de Corses, toi qui étais un Italien ?

Tu es intégré en étant loyal. C’est pas du jour au lendemain ! Disons que c’est par la longueur du temps que les gens ils apprennent à te connaître, que tu as le droit d’être là parmi eux. Et puis après tu connais la famille, tu pars en vacances en Corse, tu vas dans le Midi, tu rencontres des gens... C’est pas en faisant une affaire, c’est en te jugeant au quotidien, en voyant le cœur que tu as. Si tu as dix francs dans la poche, il te faux les partager en quatre, si on est quatre. Il faut pas les cacher, il faut pas faire l’hypocrite. On mange ce qu’il y a, on mange pas un sandwich en douce, on partage. Si tu as un endroit où dormir, les trois ils viennent dormir avec toi. Tout ça, c’est l’amitié. On vivait comme ça, en groupe, on partageait tout, on vivait jour et nuit ensemble. Mais si moi je me levais une nana, ils couchaient pas avec la nana ! Et puis à un moment donné tu es dans le coup, tu arrives à être dans le banditisme. Tu es intégré parce que tu es droit. Et avec les flic, c’était pareil : si j’avais une arme dans les mains, j’aurais pas tiré sur un flic, jamais de la vie ! Entre nous, on faisait la règle qui fallait. Mais on tirait pas sur la police.

 

La première fois que tu as eu affaire à la police, c’était quand ?

La première ? Toute première fois ? C’était pour une connerie dans le Midi. Une connerie de rien du tout.

 

Laquelle ?

Oh... J’étais avec quelqu’un qui était pas trop valable. Il a pris le portefeuille d’un barman, un pauvre type qui travaillait, et il m’a dit « On va se la faire bonne à Nice ». Moi, je savais même pas qu’il avait pris le portefeuille. Et un jour le barman nous voit et il dit aux flics : « Ceux qui m’ont volé, c’est lui avec l’autre  ». Mais moi j’y étais pour rien.

Donc la première fois, c’était à tort ?

Mais même sans avoir les règles que j’ai eues ensuite, j’étais habitué par mes parents à pas faire ça. Prendre les sous à un travailleur, moi, fils d’ouvrier, jamais de la vie j’aurais fait ça ! On vole pas un ouvrier, on vole pas un travailleur, c’est tout. Ça, c’est la première fois. J’étais mineur. Et ensuite, quand je travaillais encore à Cannes, un jour ils ont tué quelqu’un dans un bar et pour pas être interrogé par la police - c’était bête parce que je savais rien - je suis parti. C’est comme ça que je suis parti à Paris avec la femme.

 

Quand tu dis « ils ont tué quelqu’un »...

C’était quelqu’un qui gouvernait un peu Cannes... Un caïd. Moi, je fréquentais ce bar. J’étais le plus jeune, la mascotte. Et comme c’était le patron du bar qui avait été tué, tout le monde était interrogé. Dire « j’ai vu  », « j’ai pas vu  », identifier des photos... Tout ça, je voulais pas. C’était un principe que j’avais, et peut-être que ça servait à rien, mais voilà : je suis parti. (Un silence)

 

Alors revenons à Paris : tu as rencontré tes amis, vous vivez ensemble à Pigalle...

(Il rit) Eh oui. Les premiers temps, et par la suite chacun a fait quand même ses affaires et a pris son studio. Mais on se réunissait dans un bar, rue Fontaine, dans le IXème. C’était un bar où il y avait des hommes, comme on disait dans le temps, des « hommes »... Pas des crapules. Et de là bon ben, on faisait nos affaires.

 

Quelles affaires ?

Je peux pas te le dire, mais ce qui compte le plus c’est qu’on était entre nous. Tu sais que j’ai jamais couché avec une femme qui était pas de mon bord ? J’ai été avec une entraineuse, par exemple, mais j’ai jamais couché avec une ouvrière, une travailleuse. Une cavette, jamais. Ni une affranchie.

 

Qui c’est, une affranchie ?

Un affranchi, une affranchie, c’est quelqu’un que tu as affranchi, c’est-à-dire que tu lui as parlé : comment tu es, comment tu réagis, comment tu vis. Il est pas du milieu, mais il sait à peut près comment on vit. Mais les femmes, c’était que des femmes de mon milieu. On parlait le même langage. Et je leur parlais bien. Nous, on n’a jamais dit des grosses paroles, jamais. Tu vois aujourd’hui, les disputes que tu entends dans les rues, « enculés !  », des choses comme ça ? Ça se disait pas, ces mots là. Dire «  enculé » à quelqu’un, c’était l’arrêt de mort. Les mots sont importants, très très importants. La parole, déjà : tenir sa parole. Si tu as rendez-vous, tu vas au rendez-vous, sinon tu appelles. Si tu dois de l’argent mais tu peux pas le rendre, tu appelles, tu expliques. Quelqu’un qui tient parole, et pas besoin qu’il soit un truand, pour moi, c’est noble. Tu tiens parole, t’es un homme d’honneur, tu fais pas n’importe quoi. Et tous ces gens que j’ai fréquenté, ils ont jamais fait une merde de drogue !

 

Toi, tu faisais pas la drogue.

Non.

 

Alors qu’est-ce que tu faisais ? Les putes ?

Mais non, pas les putes ! Qué putes ?

 

Alors quoi ? Les casses, les braquages ?

Quelques fois, oui. Quelques fois, on faisait quelques banques.

 

Et ta première banque ?

(Il rit) 1972. Non mais attends ! Moi j’ai jamais fait de banque : j’ai toujours servi de chauffeur. Je bougeais les voitures, je rentrais pas.

 

Tu restais dehors ?

Ah ben oui, toujours. Le sang froid, la voiture.

 

Tu attendais dehors, et après tu accélérais ?

Mais faut pas se faire remarquer non plus, faux pas faire comme dans les films ! Et après voilà, tu faisais ton itinéraire, tu abandonnais la voiture, tu prenais la voiture de relais. Aujourd’hui on la brûle, la voiture, parce qu’il y a de l’ADN de partout. Mais dans ce temps-là, on abandonnait la voiture et puis on partait avec une autre.

 

Et cette banque, elle était où ?

A Opéra.

 

Comment vous vous y êtes pris pour monter ce coup ?

Il faut faire l’itinéraire quelques jours avant. Les horaires. Tu regardes les embouteillages le jour, tu regardes ce qui se passe heure après heure, tu notes à quelle heure il ouvre celui-là, à quelle heure il ouvre l’autre. Le jeudi, à l’époque c’était le jour des enfants, à éviter parce que c’est les enfants qui sont là, et puis il y a beaucoup de monde dans les voitures. Tu choisis le jour, l’itinéraire, et les heures.

 

C’était le matin, le soir ?

Toujours à dix heures le matin.

 

Pourquoi dix heures ?

Dix heures. C’est bien dix heures.

 

Parce qu’il n’y a pas trop de monde ?

C’est dix heures le matin, c’est comme ça ! Dix heures le matin, ou deux heures et demie l’après-midi, hein.

 

Et donc la première fois, c’était avec tes copains corses ?

Eh oui. Il fallait de l’argent. On était tous les quatre : « Association de malfaiteurs » ! (Il rit)

 

Et pourquoi cette banque ?

Mais tu la repères avant ! Tu rentres, tu regardes, tu prends un papier, tu fais semblant... Tu sors, et tu reviens... Tu repères l’endroit. Par où tu peux sortir, par où tu peux sauter par-dessus [le guichet] - mais maintenant tu peux plus. Et où tu te gares, où tu attends, comment tu vas démarrer... C’était préparé.

(Un silence) Et après il y en a eu d’autres, d’autres, d’autres.

 

Combien, à peu près ?

Bon, une quinzaine. Et puis un jour, quelqu’un me donne un bon tuyau, et je recrute deux autres avec moi, des hommes de poids - ils sont morts aujourd’hui. Donc on doit faire une séquestration avec prise d’otage. Il y avait 800 millions anciens. J’avais mis des voitures de relais un peu partout, pour moi bouger les voitures c’était une rigolade. J’avais loué un appartement à côté, j’avais tout arrangé. Même les deux miens ils savaient pas, c’était des chevronnés mais je leur avais rien dit. Donc je suis dans la Marne et on doit aller vers Versailles le serrer, le mec. Sur l’autoroute, je le laissais rouler derrière moi : je le filais par devant... Mais l’antigang aussi, ils étaient derrière ! Et ça a duré, duré... et au moment de passer à l’action, ils nous sautent ! (Il rit) Ils étaient une trentaine. Et ils nous emmènent à Versailles, les condés.

 

Ce type que vous deviez kidnapper, qui c’était ?

C’était un directeur de supermarché. Mais on devait pas le kidnapper, c’est le juge, après, qui a grossi l’affaire ! On devait juste aller chez lui prendre la recette. C’est une femme qui m’avait donné ce plan. Et ma copine de l’époque, que j’avais larguée, elle s’était acoquinée avec elle. L’avant-veille de l’action, je vais voir mon ancienne. Elle voulait revenir avec moi, moi je dis non. Et le jour en question, eh ben j’avais une farfale de flics d’antigang qui me suivaient ! Elle m’avait balancé.

 

T’avais pas remarqué que tu étais suivi ?

Eh non ! Tous les soirs je rentrais tranquille dans un endroit : personne. Mais je voyais toujours une voiture arrêtée au bord de la route. (Il rit) Et il me l’a dit après, le flic : « Putain ! Tu nous avais pas vus ?  ». Après, ça devient rigolo... Mais leur travail était beau. Ils ont dû me filer bien un mois et demi comme ça. Et cette fois là, j’ai rien vu. D’habitude, on faisait le doublon...

 

Qu’est ce que c’est, le doublon ?

Ben on faisait la double avec les condés : on relevait leur numéro d’immatriculation, on bougeait leurs voitures et on mettait leurs numéros à eux sur nos voitures. (Il rit) Eh oui ! Ils savaient plus où ils en étaient à un moment donné ! Ils se disaient « Attends, où on va là ? Oh ! C’est un des nôtres ?  » Ils étaient perdus. Mais tu vois, quand tu les connais, des années après tu te dis que c’était des gens super.

 

Tu avais du respect pour eux ?

Ah oui... Pour les bons, oui. J’ai toujours tenu ma place, mais j’ai du respect parce que c’est des gens qui font leur métier. Nous, on était des ennemis pour eux, mais si tu leur tirais pas dessus, ils cherchaient juste à t’arrêter. Je veux dire : c’était pas des tueurs. Et on les respectait. T’es cuit, tu lèves les mains ! Ça sert à quoi de tuer un mec qui fait son travail ? Et en plus, c’était la guillotine.

 

Ça jouait, qu’il y ait la peine de mort ?

Non. Il fallait pas tuer le mec, il fallait pas. Le flic, il avait une famille, il avait une femme, il avait des enfants, il avait une mère. Nous on avait notre métier de pourris, et eux ils avaient leur métier de pourris aussi, mais on se respectait. Et c’est le même respect qui te fait dans la rue aller vers les gens du milieu.

 

Et les Mesrine, les gens comme ça ?

Mesrine, c’était pas un mec qui fréquentait le mitan. Pas du tout. C’était un mec qui tirait sur les gens. Il voulait s’imposer, mais dans le milieu personne ne l’a jamais écouté, cet homme. Bon, j’étais pas pour qu’ils le tuent comme ça, les flics. Ils ont tiré là-dedans et je trouve que... C’est un meurtre. Mais c’est lui qui a voulu que les journalistes parlent de lui, qu’ils lui fassent la pub, il a toujours voulu être le plus beau. Et un journaliste écrit quelque chose, il le prend, il l’enferme dans une grotte tout nu et il lui balance deux, trois balles... Faut pas le faire, ça. Personne n’était d’accord, dans mon temps.

 

Tu l’as connu ?

Non non. On n’en voulait pas, des mecs comme ça, ils t’attiraient la merde : qu’est-ce qu’ils faisaient, les flics, quand Mesrine faisait n’importe quoi ? Ils le cherchaient et ils faisaient des rafles, ils levaient tout le monde. Nous, on était pas pour des gens comme ça. On voulait vivre tranquille, en faisant nos affaires. Il y a des gens beaucoup plus sérieux que Mesrine, qui ont fait des affaires plus sérieuses, sans faire de bruit. Elle est là, la règle, dans la mentalité : droit. Et moi, à part cette femme-là, jamais personne m’a donné. On savait qui on fréquentait. Quelqu’un qui était pas valable, on le connaissait pas. Une fois, on était chez un ami rue du Mont-Cenis, il y avait une partie de poker. Il était trois heures du matin, on crevait de faim, encore une fois... mais là il y avait du figatellu à manger. Et puis il y a un petit Corse que j’aimais beaucoup, il avait volé un autoradio, il a tapé à la porte, il est venu. Et en ressortant, il a été arrêté par les condés. Ils lui ont dit « D’où vous venez ?  ». Et il l’a dit. Il a dit : « Je viens de là ». Le lendemain, les flics sont venus. Et comme il avait parlé, juste parce qu’il a dit « Je viens de là », ils l’ont complètement rejeté, on l’a ignoré toute sa vie. Il est resté seul. Il fallait rien dire, on vivait avec cette règle.

 

Tu dis souvent « on crevait de faim », mais ça rapportait de l’argent, non ?

J’ai crevé de faim. Par la suite, oui, j’ai eu de l’argent.

 

Qu’est-ce qui se passait après les braquages ? C’était la grande vie ?

Voitures, repas, voyages... On jouait au poker, on allait aux courses. On flambait. On faisait la vie du mec qui a des sous. Mais tu sais, l’argent mal gagné, c’est vite parti ! Tu le prends, tu le jettes. En italien on dit « la mala vita  ». Et parfois, je venais voir mon père, s’il avait besoin j’aidais un peu. Il me disait : « Qu’est-ce que c’est ? Je veux pas de ça », et moi je répondais « Je travaille, je gagne bien ma vie  ». Un dimanche comme ça, on mangeait tous ensemble chez mon père, et il y a une Cadillac qui arrive en bas de l’immeuble. Ils étaient trois dedans, c’étaient des gens d’ici [Nice] qui tenaient des affaires à Cannes. Ils viennent taper à la porte, ils demandent à me voir. Et là, un des mecs me dit : « Ils ont tué ton ami à Paris  ». (Un silence) C’était la guerre des gangs à Nice, putain, ils étaient montés à Paris pour le tuer. Quand il m’a dit ça... J’ai tout laissé, j’ai pris la voiture et je suis parti à Cannes, je suis allé chercher un ami, un Corse, et on est monté à Paris. Et j’ai cherché : « Qui l’a tué ?  » On m’a dit le nom. Et il est mort.

 

Tu l’as tué ?

(Il rit) Non, Emilie, ne dis pas que je l’ai tué. Il est arrivé un accident. La crim’ de Nice a fait une commission rogatoire de suite. Les trois Corses et moi, on est allés au Quai des Orfèvres. Le flic qui m’interroge, il me dit « Et toi, où tu étais ? - Moi ? J’étais à Nice - Où ça, à Nice ? - Chez ma sœur et mon beau-frère  ». Et ils sont allés les lever en bas ! Mon beau-frère, il était ouvrier, ils sont allés le lever au travail. Ils l’ont interrogé, et après ils sont allés lever ma sœur : « Votre frère, il était où à telle date ? » Elle a dit : « Il était ici  ». Et l’alibi est passé comme ça. C’était il y a quarante ans... Mais quelques temps après, j’étais en cavale, l’antigang m’a pris dans un braquage.

 

Tu étais en cavale pourquoi ?

Pour une affaire grave aussi. Mais je peux pas dire ce que c’était, il y a des gens qui sont toujours en vie. Juste, c’était un gros braquage. Et pendant vingt mois, j’étais en cavale. Je faisais mon braquage à vélo, à Nice, avec un imperméable pour cacher le fusil à canon scié.

 

Pourquoi pas une plus petite arme ?

J’en avais pas. Et je voulais pas qu’on sache que j’étais là, j’ai fait avec ce que j’avais. Je travaillais tout seul, là.

 

Une banque ?

Trois.

 

Comment ça se passait ? Tu entrais et tu disais...

(Il rit) « Allez, tranquille. T’affoles pas, sois gentil  ». Ou j’arrivais avec un mot dans la main : « Bouge pas. Je te ferai pas de mal. Donne-moi l’argent  ». Je prenais et je partais. Sans violence.

 

Et après ?

Je mettais l’argent dans une planque. Je sortais pas, je fréquentais personne. J’étais avec une nana, c’est tout.

 

Elle, elle savait ?

Non. Tu vis dans le silence.

 

La veille d’un braquage, comment tu te sentais ?

Je me disais : « Il faut pas que ça tourne mal  »... Je m’inquiétais pour ça, des fois, que le caissier ou la caissière crie, qu’il fasse n’importe quoi. Des fois les gens ont peur, ils perdent les pédales.

 

Et toi, tu n’avais pas peur d’être arrêté, ou tué ?

Eh oui. C’est le risque. Je pensais : « Peut-être que demain c’est fini  ». Mais j’avais pas le choix. La cavale, c’est beaucoup d’argent. Il faut payer les faux papiers, les loyers sont très chers quand tu es dans cette situation, et tu changes tout le temps d’endroit. Tu vis autrement. Caché. Et pour ça, il faut de l’argent.

 

Et après ?

Après je suis allé en Corse, et après à Paris, et je me suis fait prendre pour la séquestration. Mais c’est une confusion, les années qui passent... Tout est confus, quand tu vis en dehors de la société. Les gens, ils savent qu’ils ont travaillé de telle date à telle date, il y a les vacances scolaires, la retraite... Moi j’ai pas connu tout ça. Nous, on n’a pas la même dimension du temps, avec la vie qu’on a eue. Mais je me souviens de beaucoup de dates. En 1956, c’est ma première prison avec sursis. C’était pendant l’affaire du Canal de Suez, je faisais de la contrebande d’essence avec les Américains. C’est à la même époque qu’il y a eu le portefeuille de volé au pauvre mec, le barman. J’étais présenté au juge, et relâché. Et puis ma première vraie prison, c’était à Paris. Pour des conneries, encore, une bagarre entre nous, le couteau sous le cou. Il y a toujours le bar Le Tonneau, place Pigalle ? C’est parti de là. Un mec soutenait que j’avais pris de l’argent dans un endroit, et c’était pas vrai. Alors je l’ai fait venir et au moment où j’ai sorti l’arme pour le menacer, les flics sont arrivés. Mais c’était rien du tout, des conneries ! Le mec, on le connaissait, il a été convoqué et il a dit aux flics : « C’était pour rire !  » Mais tu paies quand même pour l’arme prohibée. Et encore je m’en sortais bien parce que j’étais mineur : si j’avais été majeur, fiché au banditisme, j’aurais pris cinq ans pour une arme de poing. Là j’ai pris 8 mois. En ce temps là, dans les années 1960-70, quand tu avais été condamné plusieurs fois, il y avait la relèg’. Ils te mettaient deux ans de prison, par exemple, tu faisais les deux ans et avec la relèg’, si on voulait bien te relâcher on te relâchait, sinon on te gardait. J’ai connu des gens qui avaient été condamnés à cinq ans et avec la relèg’, ils ont fait dix ans. Et avant, en prison, quand un gardien rentrait dans la cellule tu devais lui tourner le dos, il fallait pas que tu lèves les yeux sur lui. On te regardait le trou du cul pour voir si tu cachais pas quelque chose à chaque fois que tu allais au camembert...

 

Le camembert ?

C’est la cour. Alors quand ils nous ont mis en bas dessous à Versailles, pour la séquestration, moi j’étais au QHS [Quartier de haute surveillance]. Dans la vieille prison de Versailles, le QHS était au rez-de-chaussée. Le soir, tu devais te déshabiller, tu mettais tes fringues dehors dans le couloir, tu mettais ton pyjama, tu couchais sur la paillasse. Le matin, tu faisais ton ménage. Tu te lavais à l’eau froide, il y avait juste un tuyau pour faire chauffer de l’eau dans des bouteilles. Le chiotte était à ciel ouvert. Et quand tu sortais pour aller à la promenade, ils te déshabillaient, ils te fouillaient, ils te mettaient le doigt dans le cul. Alors si tu refusais ça, ils te mettaient au mitard. Un étage en dessous, l’humidité, la terre battue. Une couchette en béton dans le noir, pas d’électricité. Tu recevais pas de courrier, t’avais pas droit à la cigarette, rien. Tu étais puni, là, comme ça. Voilà contre quoi il s’est battu, l’autre con, Mesrine. Moi, je suis resté trois mois au QHS. Et là, je tombe sur un gars qui s’appelait Willoquet. C’était un associé de Mesrine. Il me dit : « Gennaro, je vais m’évader  ». Il sort pour aller au Palais de Justice et sa femme braque le juge, il s’évade. Dehors, il va voir mon avocat, il lui demande quand je vais être transféré à Béthune. Alors pendant deux mois, je m’entrainais à courir avec les menottes en tenant la valise... (Il rit) Les autres, ils se disaient « Il est fou celui-là ! ». De Versailles, pour aller dans le Nord, il y a deux gares : Saint Lazare et Montparnasse. Lui, il m’attendait à Saint Lazare, le plus près de la gare du Nord. Et ils m’ont transféré par Montparnasse ! Ils sont malins, hein ? Mais finalement, c’est mieux comme ça... Et lui, plus tard, il s’est fait tuer à Bordeaux.

 

Pourquoi est-ce que tu devais être transféré à Béthune ?

Pour meurtre. Il y avait eu un meurtre dans un bar, pendant un règlement de compte. Alors il y a eu une enquête. Tout le monde m’a accusé : c’était Gennaro, Gennaro, Gennaro. Une fourmilière de témoins, dont Francis « le Belge », alors qu’il me connaissait pas. Mais c’était pas moi.

 

Tu savais qui l’avait tué ?

Oui. C’était un ami du mec. Pendant l’action, le mec est tombé et un des siens lui a mis une balle dans le rocher, par derrière. Moi je le sais, mais je dis rien. On pouvait pas dénoncer, nous, la règle elle était là.

 

Même si c’était des adversaires ?

Eh oui. Alors à Versailles, la nuit avant d’être transféré, ils m’ont mis dans une cellule de condamné à mort pour être plus près de la sortie. Le matin, les gendarmes me mettent les menottes, mais les menottes étaient trop serrées. Le directeur, il m’avait à la bonne, parce que je suis quelqu’un qui bouge pas, en prison. J’assume la connerie que j’ai faite. Je suis là, je suis là, je dis rien, si je veux pas de la bouffe, je prends pas, je jette rien. Alors j’avais ces menottes trop serrées, et je dis : « Oh ! maintenant il me faut la scie à métaux !  » Et je te jure, le directeur, les gendarmes, ils sont allés me chercher une scie à métaux ! Je rigolais : « Si le juge nous voit, il nous met tous aux gamelles  ». Eux aussi, ils rigolaient. Et ils me larguent à la prison de Béthune par le train. J’arrive... j’entends de la musique ! Je vois un grand bureau, avec des femmes ! (Il rit) J’avais pas vu de femmes depuis des mois. A l’accueil, je donne mon matricule, et il y en a une qui me dit : « Oui monsieur, allez dans telle cellule - Tout seul, avec ma valise ?  ». Je tombais des nues. Tac tac, je rentre là dedans. Et on tape à ma porte (voix basse) : « Gennaro... Gennaro... Alors, comé va ? » C’était Stefano, un Corse. Il me dit : « Demande à aller chez le coiffeur  ». Le lendemain je vais chez le coiffeur et je revois tout le monde là, tout Nice ! (Il rit). C’est dans cette prison que j’ai rencontré Duchâteau, qui après a fait l’affaire Empain. Et il a été tué plus tard, lui, par l’antigang, sur l’autoroute.

 

Tu as fait combien d’années de prison ?

Quinze ans, en tout. Ça, ça été dur, tu sais. Parfois cinq ans sans donner de nouvelles à ma famille... Quand tu es dedans, tu te rends pas compte. La seule fois où j’ai voulu être honnête, écrire à mon père, eh bien ils sont allés fouiller toute ma vie. Ils ont cassé la tête à mon père et à mes sœurs, ils sont même allés voir mon institutrice ! « Et est-ce qu’il a toujours été délinquant, qu’est-ce qu’il a fait de telle date à telle date... » Ça, ça m’a fait mal. Qu’on dise « Voilà, votre fils est en prison  », d’accord. Mais ils ont angoissé ma famille, ils en ont raconté sur moi, de quoi affoler toute la ville.

 

La police ?

Le juge. Les flics, ils t’arrêtent, ils t’emmènent devant un procureur qui te signifie et qui te nomme un juge. Stop. Et pour l’affaire en question, le juge, c’était un raciste. Il me parlait tout le temps de la bataille de Monte Cassino. Un jour, je lui ai dit : « Vous me parlez de cette guerre pour avoir une haine envers les Italiens, mais moi je m’en fous de Monte Cassino ! » Tout le monde était relâché, il avait rien contre moi mais il me gardait. Il y avait pas mort d’homme, pas d’agressivité, les témoins ne m’avaient pas reconnu, mais il m’en voulait. J’ai fait une grève de la faim, vingt-six jours, ensuite treize jours, et là j’ai été transféré à Fresnes, enchaîné de partout, dans une maison cellulaire. A Fresnes, on était partagés : dans le même quartier il y avait les Italiens avec les Arabes français, les Arabes étrangers dans un autre quartier, les Sud-Américains avec les Espagnols, et encore ailleurs les Américains avec leur langue à eux. Et un jour arrive dans ma cellule un mafioso. Il venait de Bangkok avec sa came de merde, il avait été arrêté au Plaza Athénée, à Paris. Il rentre avec un manteau... On aurait dit un prince qui arrivait. Je suis resté avec lui pendant trois mois, pendant trois mois il m’a fait la vaisselle parce qu’on jouait aux cartes et il perdait toujours. Et puis un soir, à minuit, on vient taper à ma cellule : liberté provisoire. (Il souffle) J’ai dit à l’Italien « Tieni tutto  », « Je te laisse tout  », et je suis parti. Je suis passé au greffe, j’ai ramassé mes sous, j’ai pris un taxi et je suis monté à Créteil, j’avais une planque là-haut. Et puis je suis redescendu dans le midi, et j’ai eu mon fils. Ils ont continué à me demander en bas, mais je leur ai dit : « Faites sans moi. Venez quand vous voulez, ma porte est ouverte. Mais j’arrête  ». J’ai trouvé du travail à droite, à gauche, et à soixante ans j’ai eu la retraite. Ils me donnent presque rien mais je gagne trois sous comme ça. Et je vis retiré. Tranquille. 

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