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Un après-midi au PMU

Un après-midi au PMU

Un après-midi au PMU
Mis en ligne le vendredi 19 novembre 2010.

Publié dans le numéro 11-12 (Juillet-août 2010)

Mi-juin 2010. La Coupe du Monde colonise les écrans. Parmi les rares lieux qui échappent à cette frénésie, les bars PMU. Au « Métro », place Jacques-Bonsergent, nous avons rencontré « monsieur Jean » (c’est ainsi que l’appelaient d’autres joueurs qui nous ont conseillé de nous adresser à lui). Il a accepté de nous accueillir à sa table pendant deux ou trois heures, le temps de quelques courses, et de nous expliquer comment il jouait. C’était un samedi : courses à Auteuil, Caen, Ascot.

Un entretien avec monsieur Jean réalisé à paris le 19 juin 2010 par Sylvain Prudhomme & Clément Charbonnier (Gros demi-gros), dessins : Clément Charbonnier.

Le départ du prix de Fougères, à Caen, (19000 euros, 2450 mètres, attelé) est imminent. Monsieur Jean est plongé dans son Paris-Turf et nous commente les grilles.

Vous voyez, ici, par exemple, on regarde ce que les chevaux ont fait aux courses précédentes. Le 6 a gagné deux courses. Bon je vais prendre le 6, le 9… et le 2.

 Le 6 est archi favori, d’accord... mais pourquoi jouer le 9 ?

Parce qu’il a pas gagné depuis longtemps. Donc il va chercher à gagner.

Sa cote n’est pas terrible...

Il est donné à la fin. C’est un gros tocard.On cherche le tocard.


Ah bon, on cherche le tocard ?

Ben évidemment. C’est ça qui rapporte, c’est ça qui fait un peu monter la mayonnaise. (Il se lève et va parier au comptoir. Trop tard. Le temps de nous expliquer ce qu’il allait parier, la course est partie.) Trop tard ! Je suis arrivé trop tard. 2, 6, 7, 16. Je voulais jouer 2, 6, 7 et 16. S’ils sont là, alors là, vous allez me devoir une petite fortune. À 22 balles, en plus, ça va vous coûter cher !

22 balles ?

22 balles c’est le montant de la cote du cheval. C’est comme à la bourse, on joue avec des cotes. Le 6, c’est le favori, à 2 ou 3 euros, c’est pas très cher. Mais avec un cheval à 22 balles, si le trio sort, ça peut monter jusqu’à 200, 300 euros.

Et vous jouez toujours un tocard dans le trio ?

Non. Des fois c’est trois tocards, ça dépend... c’est tout ça qui fait l’intérêt du jeu. C’est de pouvoir associer des chevaux dits favoris et des chevaux qui le sont moins. On essaye de trouver... Je passe beaucoup de temps à regarder, pour avoir une idée... Souvent j’en ai deux sur trois… Trois sur trois c’est très difficile, mais c’est un grand plaisir, parce qu’avec 1,50 vous pouvez toucher 300 euros. (La course est entrée dans la dernière ligne droite) Voilà, le 2 arrive. Le 4… Ah, il va sauter, cet abruti !

 

 

 

Vous allez parfois aux courses ?

Attendez, attendez… (Le 2 et le 5 se rapprochent en tête, suivis d’un cheval dont on ne voit pas le numéro.) Vous êtes mal barrés ! (Sprint final. Une voix derrière nous : « C’est le 13 ! ») C’est le 13, oui, c’est le 13. Bon, alors vous l’avez échappé belle ! C’est ce qu’avait donné Le Parisien, tiens : 13 et 11. Et… 5. Oui c’est le 5. Bon. Là vous m’avez fait gagner des sous, j’aurais perdu. Ou plutôt c’est vous qui avez gagné des sous ! (Une nouvelle course se prépare : Golden Jubilee Stakes, à Ascot, 1200 mètres en ligne droite.) Attendez, là c’est des courses anglaises. Ils nous ont mis à 24 partants, 24 ! Alors là c’est très dur. (Il scrute les cotes de différents chevaux à l’écran, et file vers la caisse. Départ de la course. Deux groupes de chevaux au galop. Monsieur Jean revient.) Voilà. Là j’ai joué 12 euros. Avec 4 et 15 comme base. 23, 21, 7, 4, 15. Regardez le public, regardez la foule ! C’est ça l’Angleterre ! En France vous avez plus personne dans la mesure où c’est devenu… (Il s’interrompt : c’est le sprint final.) Oh là là ! (Une voix : « Marchand d’or ! Marchand d’or ! Oh non ! » Partout des voix : « 15, 4 ! ») J’ai le 4, le 7, le 15 mais j’ai pas le 24. J’ai le 23. Oh là là !... Merde : 4, 7, 15 et 23. J’ai pas le 24. J’ai même pas vu qu’y avait un 24 ! Ma parole j’ai fait le 23 j’ai cru que c’était le dernier. D’habitude y en a pas autant.


Votre ticket est gagnant quand même sur les autres numéros ?

Non il est perdant. C’est comme ça. Oh là là le 24. Il vaut cher celui-là.

Dans une après-midi vous jouez beaucoup ?

Ça dépend de ce qu’on gagne. Là je suis venu avec 100, 150 euros. J’ai touché plusieurs trucs, et puis là je suis en train de perdre. (Les commentateurs télé donnent leur pronostic sur la course à venir.)

Ils donnent de bons conseils ?

C’est des abrutis finis. Des jockeys qui ont perdu leur emploi et qui devraient être au chômage, alors par pitié on les utilise. N’écoutez personne. C’est des bons à rien. D’anciens jockeys, il faut bien qu’on leur trouve quelque chose à faire. Ils sont « consultants », tu parles. Comme les anciens footballeurs qu’on a. Niveau intellectuel ils ont un pois chiche et comme on les bourre avec du pognon, des millions et tout, ils se sentent plus. C’est ça qui est terrible.

Les joueurs prennent leurs paris. Pendant ce temps dans la rue, un cortège assourdissant : la free parade. Un turfiste, dans sa barbe : « Fait chier cette musique de merde. » Dehors des jeunes passent, dreads, crêtes, piercings, pétards, baffles surpuissantes. Une fille distribue des tracts. Sur l’un d’eux, ces mots :

J’ai la patate. À mon âge, à ce qu’on dit, on a peur de rien.
Je confirme. Mais ça va plus loin :
Je suis indestructible. J’ai une gniaque énorme.
La vie devant moi. J’en ai déjà vécu deux ou trois,
je pourrais mourir demain et être satisfait.
Je fais de la Rue Libre, de la vraie.
Je suis pas le seul. […]
On sait se servir des technologies de demain.
On sait se cacher, on a tout en main pour tout exploser. Boum.
On va montrer qu’on est la nouvelle génération, et qu’on est des oufs.
Le théâtre de rue on trouve ça trop eigthtees.
Tu nous verras pas en échasses avec un feutre
sur la tête à faire du trois balles.
Nous on va foutre le vrai bordel.
Hier j’ai ouvert un Larousse.
Rue, nom féminin, du latin ruga, ride du visage.
Les arts de la ride, nous vous saluons.
Faites verser des larmes.
Nous, on va crever les yeux.

Vous cherchez toujours le trio ?

Oui, mais c’est pas bien. Parce que je cherche la difficulté. Beaucoup de gens auraient touché à ma place, vous avez vu tout à l’heure, j’en ai presque toujours deux. Les trois quarts des gens ici jouent un ou deux chevaux placés, pour se protéger. Moi ce que je cherche, c’est un beau trio, un trio difficile si possible, qu’on n’attendait pas. En plus là je perds. Donc il faut que je retrouve : avec un trio, je peux refaire une semaine. Donc voilà. Des fois y en a qui le touchent, le trio, dans l’ordre, avec 1 euro 50, mais c’est le hasard. De plus en plus le PMU veut faire concurrence à la Française des Jeux : ça devient une société de prise de paris. Et le pari c’est le contraire du turf. Le turfiste il lit son papier, il réfléchit… (La course suivante se prépare : prix Katko à Auteuil, 52 000 euros, 4 100 mètres, steeple chase.)


Vous avez joué quel cheval ?

Là j’ai joué Gombeau, le favori, le 4. Et puis aussi le 7, l’autre cheval de l’écurie. Les deux sont à 9 balles. On va regarder les cotes, mais c’est bien compliqué pour vous. Le 5 est monté à 18, le 8 est monté à 11 balles, ah, ça c’est bon. Le cheval qui m’embête, moi, c’est le 10.


Gombeau a déjà couru tout à l’heure.

Ils courent tous plusieurs fois. Vous avez les statistiques de toutes les courses, les chevaux, les jockeys. Carbury il a couru 133 courses, il a eu dix victoires. Gombeau c’est un bon jockey, oui. Grosso modo un très bon jockey a 15% de réussite. Il y en a un qui à mon avis est un tricheur et qui est au-dessus, c’est Bazire. Lui il est à 35%, c’est très louche. Vous avez vu ? Regardez (Départ du prix Katko.) C’est le favori qui a pris la tête. Le 4.


Il y a un type de course qui vous plaît plus que les autres ?

Non, l’obstacle, le trot... Mais j’aime surtout le champ de courses de Vincennes. Parce qu’il y a à peu près une logique. Tandis qu’à Auteuil ou ailleurs, il y a des jockeys qui s’entraident, d’autres qui s’entraident pas, d’autres encore qui faussent les courses. En Angleterre, aux États-Unis, c’est au plus fort, au plus malin. Tandis qu’en France, c’est des combines, on dit que c’est des courses tactiques. Comme partout en France, quand on fait de la corruption, on dit non, non, c’est des relations. C’est le même système, il est pourri des pieds à la tête. (À l’écran la course continue : trois chevaux se sont échappés.) Vous voyez : As, 4, 8. Ils ont laissé partir le favori, mais ils ont mis aussi devant un gros cheval, qui vaut cher, l’As.


Vous dites « ils » comme si le scénario était déjà écrit...

Voilà, c’est comme ça, y a un scénario, exactement. Y a une organisation. Y en a qui font ce qu’on appelle le manège, ils tournent, ils se préparent pour une autre course. Tout l’intérêt c’est de découvrir le cheval qui fait vraiment la course. Alors voilà, là c’est 1, 4, 8. Ils sont partis, on leur laisse. Les autres chevaux ne sont pas là, ils sont là pour faire de la figuration, ils sont là parce qu’ils vont courir une autre course. Ils ont ce qu’on appelle un engagement pour plusieurs courses, il faut bien qu’ils courent. (La théorie de monsieur Jean tombe à l’eau : les trois chevaux échappés sont en train de se faire reprendre.) Attendez, attendez. Allez, faut pas qu’y revienne ce 8 ! Et voilà, je l’ai pas, ils ont mis le 5 ! J’ai 1-2, mais ils ont mis le 5. Le 5 est cher, il est très cher ! Ils l’ont mis pour monter la mayonnaise ! Et en regardant le papier, normalement il avait pas de… attendez... Ah si quand même, le 5 il était jouable.


À quoi vous le voyez ?

Ses dernières courses : il a été premier, cinquième, sixième, troisième.


Il avait pas gagné depuis longtemps...

C’est ça, il voulait gagner, il avait envie. Alors voilà, ils ont mis 1-2 et puis ils ont laissé passer le 5 parce que c’est une grosse cote, voilà, il vaut cher le 5, ça fait monter la mayonnaise.


Tout est arrangé, alors...

C’est pas du sport, eux ils vous disent que c’est du sport mais quand vous démontez tout le système, au bout du compte, c’est pas du sport, c’est du spectacle. C’est des choix tactiques, des choix financiers. Actuellement le PMU veut gagner un million de nouveaux joueurs. Alors partout sur les champs de courses vous avez des barbes à papa, des stands pour attirer des familles. Des gens qui vont jouer 10 ou 20 euros. Et s’ils gagnent 50 euros et qu’ils repartent avec ça, ils vont être ravis, ils vont dire on a passé une bonne après-midi. Nous on court après des millions, des milliards pour certains.


Vous avez déjà fait de gros gains ?

Pas aux courses, parce que je ne joue pas gros. Par contre au casino oui.


Vous avez été joueur de casino ?

On a tout fait, à nos âges. Par contre là c’est très dangereux, un coup de roulette ça peut vous faire sauter la tête. Là c’est plus sérieux, vous vous engagez sur des sommes plus conséquentes. J’ai connu le frère du shah d’Iran à une époque, il jouait sur toutes les tables à la fois, 28 millions par table. Il prenait son apéritif, il jouait et il ressortait à -300 millions, à -1 milliard parfois. Une fois au Casino d’Hiver, j’étais là, le patron demande : « Alors, on en est où ? » « II vient de nous prendre 400 millions »,€ répond un croupier ! Ah y a des gros, très gros joueurs. (Les résultats d’une course antérieure s’affichent.) Vous avez vu un peu ce qu’ils nous font depuis tout à l’heure ? Que des arrivées Fantômas. J’avais 11, 12, 14. Et ils ont mis 11, 13, 14. Ils font rentrer un 13 au milieu. Et y a pas le 8 qui était un favori. Moi j’ai pas joué dessus.Mais y a ce 13 qui était pas prévu… Tenez, regardez les résultats du trio tout à l’heure. Dans le désordre 52 euros… et dans l’ordre : 350 ! Voilà. Vous comprenez maintenant ? Ou vous jouez des chevaux pas chers et vous essayez de toucher des coups faciles, bref vous jouez gagne-petit. Ou vous essayez de faire un beau coup et vous partez avec 300 ou 400 euros. Voilà. C’est la beauté du jeu. Moi quand je suis en forme, des fois sur huit courses j’en touche cinq. Et puis des fois pas une... Attendez, c’est le départ de la huitième là. Le 4 est pas mal… Le 5 surtout est bon. Le 5, à mon avis il a sa chance. 5 et 12. En plus c’est Gombeau qui le monte. Oui ça c’est bien... Vous voyez, y a tout le détail des performances. Par exemple Esprit de Loi a couru à Auteuil la dernière fois, j’y étais, je l’ai joué, j’ai gagné avec lui. Bon ben je vais le jouer là. 5, 6 12. (Monsieur Jean va parier. Prix Katko, à Auteuil, 40 000 euros, 3 600 mètres haies.) Ça y est, on a voté ! 5, 6, 12. Bon... le 6, le 3… Il faudrait que je vous en gagne un, que vous voyiez, quand même. (Il retourne parier.)

 

 


C’est la dernière course à Auteuil aujourd’hui.

Oui, c’est pour ça que j’ai pris mes aises là. Sur ce ticket j’ai tout enlevé, j’ai gardé simplement ma base de jeu, 4 et 12. Par ce que si les deux rentrent, je peux récupérer mes 70 euros. Normalement je devrais mettre une petite pièce à Esprit de Loi, le 6, parce que j’ai gagné avec lui la dernière fois. Avec lui et avec un tocard, le 17, qui était à 80 euros. Avec 2 euros je me suis refait 190 euros.

Vous disiez que vous connaissiez le shah d’Iran ?

Non, pas du tout. Tout ça c’est des gens qui aiment jouer, qui ont des chevaux. Les courses, ça a été créé avec des gens très riches, les Rothschild, les Boussac, des gens qui ont des chevaux et qui veulent se retrouver entre eux par ce que c’est un monde de rencontres, d’affaires. Comme un club. Ils se créent des écuries, se les revendent. L’Aga Khan a repris les chevaux de Lagardère. C’est très particulier, c’est un monde à part. Vous aviez par exemple la guerre en Irak, la première, en 1990. Eh bien les gens continuaient d’aller aux courses à Bagdad, les joueurs étaient là, il y avait les bombes à droite et à gauche, ils s’en foutaient. Il y a un reportage qui les montre, ils sont là sous les bombes, ils s’en foutent. (La course est partie. Très vite le 8 s’échappe.) Ah voilà, ils ont laissé partir un lièvre. C’est lequel. Ah c’est le 8, ben voilà, ils le laissent. Ou ils le rattrapent, ou il va jusqu’au bout et il gagne. Ils lui ont laissé 300 mètres, regardez. Ah c’est un Anglais ! c’est foutu, il va gagner ! Il a couru dix fois, il a pas gagné une fois, là ils le laissent. Ça aussi, c’est un paramètre qui entre en ligne de compte. IIs font des invitations pour qu’il continue à y avoir des chevaux étrangers, ça attire de l’argent, on peut mettre le titre course européenne, c’est important. Alors voilà, de temps en temps, il y a un étranger qui gagne, voilà, il faut qu’on le laisse. C’est comme ça : Carbury, voilà. Il avait rien à voir, il en a jamais touché une, mais ils le laissent, voilà. C’est comme ça. À moins qu’ils le rattrapent, mais là quand même il lui ont donné deux cents mètres, c’est beaucoup. Ah, il tire le cheval là, il est un peu fatigué ! On voit que le jockey ne le laisse pas aller seul, il est obligé de le relancer. Et il se lève un peu pour le soulager. Ah ça y est, ils font la chasse. Mais ils lui ont donné une belle avance, et il maintient le rythme, il maintient le rythme ! Il va être dans les trois premiers. (Une voix : « Allez le 10, vas-y le 10 ! » Monsieur Jean rigole :) Mais il est dernier, ton 10, il est foutu ! Moi j’ai 4, 6, 12. (Arrivée de la course : le 8 gagne de justesse. Derrière, ce sont les chevaux de monsieur Jean : 8, 12, 6, 4.) Ils lui avaient donné trop d’avance... Regardez... (les images repassent au ralenti.) Regardez comme le 4 se lève ! Il en veut pas de la course, il se met debout, il en veut pas ! Le 8 la veut, regardez comme il se couche.

Caen. Départ du prix de Touffreville, 22000 euros, 2450 mètres en course montée.

Vous avez vu ce qu’a dit le commentateur ? Vous avez vu les conneries qu’il débite ? « Le 7 est bon, le 9 est bon. » Regardez. Il a dit le 7 ? le premier disqualifié, c’est le 7. Je vous dis : c’est des bons à rien. Pff, ils avaient dit le 9 aussi ? Regardez : disqualifié aussi ! Le 5 y va. C’est le 5, Nivard. 5, 11, 12. J’avais 5, 8 et 11. J’en avais deux. J’aurais dû en jouer que deux, j’aurais récupéré mes sous !

Vous connaissez les autres joueurs ici ?

Oui c’est des habitués, des retraités, des gens qui viennent en fonction de leurs moyens qui sont pas toujours énormes. Moi aussi je suis retraité, mais je continue de travailler un peu pour pouvoir payer ça. J’ai été conseiller et administrateur de sociétés. Je continue d’intervenir de temps en temps ; pour sortir une entreprise qui est dans la merde au tribunal de commerce... Attendez, je regarde la prochaine course. Ah ben le 10 il est pas mal, là, le 10... c’est pas une mauvaise base.

Vous pensez qu’on devrait jouer dessus ?

Bien sûr, vous pouvez. Prenez vos risques, hein. Vous avez qu’à le jouer gagnant — et placé, si vous voulez. 1,50 et 1,50, ça vous fait 3 euros. (Nous parions sur le 10.) Vous y croyez, vous, c’est bien. Eh ben on va voir, peut-être que ça va marcher. C’est toujours comme ça : aux innocents les mains pleines ! Le problème c’est le 5, là. Il aime pas l’autostart, donc personne joue dessus, ce matin il était cher, 34 euros. Mais là il est en train de tomber, les gens commencent à mettre de l’argent dessus, il est plus qu’à 26. En principe il aime pas l’autostart, il devrait pas rentrer, mais on sait jamais, s’il rentre il vient se mettre au milieu, ça fiche tout par terre. (Les commentateurs donnent leurs pronostics.) Vous avez entendu ce qu’ils viennent de dire ? Le 17 ! Le 17 est en forme ! Ils nous prennent vraiment pour des cons ! On va voir ce qu’il fait le 17, mais vous pouvez être sûr qu’il rentre pas. Même pas en rêve !


Il y a beaucoup de gens qui jouent mais qui n’y connaissent rien ?

Bien sûr, c’est ça qu’ils veulent. Des nouveaux joueurs qui jouent des petites sommes, des gens qui jouent comme au loto, et qui se font plumer. Vous pouvez jouer avec la machine, vous appuyez sur un numéro, elle vous sort une combinaison. Ça devient le loto. La machine offre toutes les options : vous pouvez choisir vos numéros, vous pouvez aussi ne pas choisir. Tout le système est organisé en fonction d’un seul but, tirer la substantifique moelle de tout ça : le pognon. C’est fric, fric, fric. (La course part. Le 10 reste de bout en bout enfermé, ne finit pas dans les trois premiers, le 5 non plus. Le 17 est très loin. Monsieur Jean soupire.) Voilà, ici vous avez toute la faune des joueurs. On ne sait pas trop ce qu’ils font dans la vie, ils sont là…

Comment vous la décririez, cette faune, vous qui la connaissez bien ? C’est pas du tout la même qu’aux champs de courses...

C’est Saint-Anne. L’hôpital psychiatrique, mais en portes ouvertes. Regardez la table làbas, regardez le nombre de bières. Il y a au moins dix bières. Regardez le type avec la casquette et la cigarette...


Il joue ?

Non : il ramasse les tickets que les gens jettent. Parce qu’on s’énerve parfois, on jette son ticket et puis finalement quelques heures après il y a un changement, un cheval disqualifié par une enquête, ou une modification de l’arrivée. Il y a quelques années, il y avait une femme, à la fin de la journée, elle ramassait tous les tickets qui traînaient et chez elle, elle les repointait. Des fois il y avait un ticket gagnant, un trio ou quelque chose, et elle allait toucher l’argent.


Vous connaissez de très grands joueurs que vous admirez ?

Ça n’existe pas. Un grand joueur, par définition, il finit par se ruiner. Le seul joueur qui ait vraiment gagné, dans l’histoire, c’est un type aux États-Unis, qui était venu avec une valise de 500 millions de dollars, je crois. Il a demandé l’autorisation exceptionnelle du casino, parce qu’il y a des plafonds, on peut pas jouer de telles sommes. Il voulait jouer une seule fois, rouge ou noir, tout l’argent d’un coup : soit il doublait sa mise, soit il perdait tout. Le casino a accepté. La chance était de son côté, il a gagné. Il a pris son milliard et il est reparti. Les casinos se sont donné le mot, parce qu’ils se connaissent tous, dans le monde entier on l’a attendu pendant des mois. Mais on l’a jamais revu nulle part.

On est en pleine Coupe du Monde, dans les autres bars les gens sont tous en train de regarder Ghana-Australie. Ici, les gens s’en foutent.

Quitte à avoir des abrutis en face, à la limite je préfère les chevaux. Tous ces joueurs de foot qui gagnent deux millions, trois millions par mois, c’est pas des cerveaux qu’ils ont, c’est des cervelles. C’est des mecs qui sont là, la seule chose qui les intéresse, c’est de parler. Tout ça c’est des univers parallèles. À une époque, au poker, il y avait des femmes qui passaient à poil dans les salles de jeu, les types les voyaient même pas. Et puis quand c’était fini les mêmes types allaient chez les putes à Saint-Denis, pour évacuer le trop-plein d’adrénaline. C’est comme ça que ça se passe. Parce qu’après, au bout d’un moment, on est tellement excité, il y en a qui vont bouffer, qui ont besoin d’aller s’avaler un grec ou des frites pour se calmer un peu. Tenez, tu le vois lui, là-bas, eh ben il a perdu 600 euros aujourd’hui. Et pourtant il continue de jouer 10 euros le cheval gagnant. (Une nouvelle course se prépare. Prix de Corneville, à Caen. 26 000 euros, 2 200 mètres, attelé.) Ah ben voilà, il y en a une qui va partir. Vous voyez, on peut pas faire deux choses à la fois... et encore là c’est rien, aujourd’hui c’est facile, des fois y a quatre courses à la fois. Attendez : (Monsieur Jean regarde son journal et va prendre ses paris.) Voilà, j’ai fait 4, 5, 6, 7, 15, 16. J’ai pris le 16 parce que c’est un cheval qui peut faire un peu monter. Attendez. Le 8 aussi est pas mal. Il faudrait peut-être que je couvre avec le 8. Il a une très bonne origine. Sancho Pança, c’est le nom de l’étalon qui l’a donné. Il a donné des chevaux extraordinaires, quand on voit Sancho Pança c’est très bon, Sancho Pança ou Ténor de Beaune, c’est bon.


Et la jument compte aussi ?

Non la jument on s’en fout complètement, c’est l’étalon qui compte. Là-dessus on est complètement machiste.

Le départ est donné. Monsieur Jean perd encore. L’écran est brutalement coupé. « Allez c’est fini pour aujourd’hui. À demain les gars ! » C’est le patron du bar qui ferme pour avoir le temps de dîner avant le match de foot du soir. Vagues protestations.


On peut prendre votre adresse, pour vous envoyer l’entretien ?

Bah, c’est pas la peine. Mettez ce que vous voulez. J’en ai eu des sociétés de presse, vous savez, je connais bien. Je m’en fous. Moi je joue, j’ai toujours aimé les chevaux, j’en avais en Afrique du Nord. Je viens de Tunisie, j’avais une jument que je montais sur la plage. J’étais pas très attiré par le monde des courses en France au départ. Et puis c’est un peu un changement de pied, par rapport au fait que le casino est quand même beaucoup plus cher, que là c’est un jeu pour des gens avec des moyens limités. C’est là où c’est pervers : on utilise un monde très riche, le monde des chevaux et des écuries, pour donner aux gens l’illusion qu’eux aussi vont réussir à s’enrichir. Et je sais de quoi je parle : j’habite la rue la plus riche de Paris, dans le quartier le plus riche, juste à côté du Château de la Muette. Je crois que le mètre carré doit être à 18 000 euros. Allez, bonne journée !

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