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Jocelyne C. & S.

Jocelyne C. & S.

Jocelyne C. & S.
Mis en ligne le lundi 14 juin 2010 ; mis à jour le mardi 14 juin 2011.

Publié dans le numéro 32 (juillet-août 2009)

 

 

26 mai 2009. Je suis avec Jocelyne Coupat, il est neuf heures trente-deux, c’est le début de la réunion de la direction de Sanofi-Aventis dont elle coordonne les relations internationales, Jocelyne Coupat s’assied et ouvre ses dossiers, elle lève les yeux vers ses collègues qui la regardent, la veille ils ont tous lu l’interview de son fils Julien parue dans Le Monde, la plupart ne sont pas allés au bout du texte, pas tant pour des raisons politiques que parce qu’ils avaient du mal à suivre, « soit nous passons d’un paradigme de gouvernement à un paradigme de l’habiter au prix d’une révolte cruelle mais bouleversante, soit nous laissons s’instaurer, à l’échelle planétaire, ce désastre climatisé où coexistent, sous la férule d’une gestion «décomplexée», une élite impériale de citoyens et des masses plébéiennes tenues en marge de tout », Jocelyne Coupat se demande si elle doit leur dire quelque chose, mais que peut-elle leur dire si ce n’est cette explication qu’elle avait donnée à une amie par téléphone, et qui par la grâce des écoutes s’est retrouvée dans le dossier d’instruction, « Julien, il croit à la révolution. Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? Qu’est-ce qu’on peut faire ? On a chacun notre petite croix... », comment pourrait-elle faire comprendre au directeur des relations presse ou au directeur de la communication produits de Sanofi la complexité de la pensée de son fils, évidemment la veille elle a lu l’interview de Julien, a-t-elle pensé à ces lignes de Guy Debord dans Considérations sur l’assassinat de Lebovici que Julien lui avait fait lire un été dans l’édition Champ libre, « qui ne va pas spontanément se faire voir autant qu’il le peut dans le spectacle, vit effectivement dans le secret [...] qui vit dans le secret est un clandestin. Un clandestin sera de plus en plus tenu pour un terroriste » sorte de prévision, vingt-cinq ans à l’avance, de ce qui est arrivé au Comité invisible, mais quelques lignes plus bas Debord tenait un discours autrement plus critique que son fils, « j’ai toujours trouvé coupable de parler à des journalistes, d’écrire dans les journaux, de paraître à la télévision, c’est-à-dire de collaborer si peu que ce soit à la grande entreprise de falsification du réel que mènent les mass media », Julien qui avec cette interview a parachevé son statut de héros invisible, le soir en rentrant de Sanofi Jocelyne Coupat lit tout ce qui s’écrit sur Tarnac, un énorme dossier que tient son mari, l’autre jour elle a découvert que des « créatures du marécage » expliquent que « au fond, les juges et les flics ne font que leur sale boulot. Ce qui est grave, c’est que face à cela, on renie publiquement ces «mauvaises intentions» et ces discours, qu’ils soient banalisés en passant pour de la simple «passion pour l’histoire» d’un «épicier». Ou encore qu’on accepte jusqu’au bout d’endosser le rôle de «braves garçons» », Jocelyne Coupat sait que son fils est un brave garçon, dans Paris-Match du 31 décembre 2008 elle a accepté d’être prise en photo, mais de dos, « «Les mamans ne montreront leur visage que lorsque leurs enfants seront libres !» proclament Jocelyne et Marie » disait la légende, évidemment ce n’était pas pour cette raison, c’est à cause de Sanofi qu’elle ne se montre pas, Jocelyne Coupat est fatiguée par ce combat qu’elle mène, celui d’une mère qui fera tout, toujours, pour défendre son fils, quelle que soit leurs divergences, elle pense qu’elle va pouvoir le serrer dans ses bras, le gouvernement américain vient de commander pour 190 millions de dollars de vaccins contre la grippe H1N1 à Sanofi, Jocelyne Coupat ouvre son porte-documents, elle a 62 ans.

12 juin 2009. Je suis avec Soan, le vainqueur de Nouvelle Star 2009, il est encore logé dans l’hôtel payé par la production, il regarde à la télé L’Édition spéciale sur Canal + qui passe des extraits d’une interview qu’il a accepté de donner, c’est coupé en trois morceaux et entre chaque partie les chroniqueurs sur le plateau se moquent de lui, de sa diction et de l’état de sa peau, de son côté mal élevé parce qu’il dit « je m’en bats les couilles » ou qu’il traite Morandini de « blaireau », Soan regarde ces journalistes lui donner une leçon de ce qu’il est permis d’accepter ou de refuser, comme il a vu les milliers de commentaires sur internet qui disent qu’il est arrogant parce qu’il a refusé de faire le tour des médias après sa victoire, le lendemain dans + Clair il dira à la journaliste qui lui explique que ça fait partie du jeu d’accepter de répondre aux interviews « j’ai déjà fait le jeu, ça va je l’ai gagné, normalement quand on a fini de jouer, on a fini de jouer », et un peu plus tard « ils disent que je suis un blaireau ? Tant mieux parce que s’ils me kiffaient ça me ferait chier presque », réplique quasi-exacte de la phrase de Pialat à la remise de la Palme d’or « si vous ne m’aimez pas, sachez que je ne vous aime pas non plus », Soan éteint sa télévision, les journalistes sont aussi cons que prévus, à vrai dire il s’en fout, il n’a pas lu les Considérations de Debord mais il sait très bien ce qu’il fait et pourquoi, dans l’interview il ajoute « les gens ils ont besoin en ce moment d’un mec qui fout un peu la merde », en d’autres termes il pourrait conclure comme Julien Coupat « la situation est excellente », il a 28 ans.

 

 

 

 

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