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Envoyé spécial dans mon ordi, octobre 2012

Envoyé spécial dans mon ordi, octobre 2012

Envoyé spécial dans mon ordi, octobre 2012
Mis en ligne le lundi 7 avril 2014 ; mis à jour le lundi 31 mars 2014.

Publié dans le numéro 022 (Octobre 2012)

 

Je ne sais pas pourquoi, ça me prend souvent pendant que je fais le ménage. En survêtement ou quasi, la radio à fond pour couvrir le bruit de l’aspirateur, je me demande ce que les nouvelles technologies changent vraiment à nos vies. Parce qu’à bien y réfléchir, à quoi dois-je cette situation ? Aux acquis des mouvements féministes qui, depuis les années 70, permettent progressivement une répartition plus juste des tâches ménagères entre les sexes. OK. Et plus anciennement, à la nuit du 4 août 1789 et à l’abolition des privilèges, avant lesquelles notre demeure poitevine était récurée en permanence, et gratuitement, par quelques jeunes femmes du cru, qui concevaient en sus une satisfaction certaine à servir les maîtres du coin plutôt qu’à s’abîmer les doigts dans les champs. OK. Mais quel rôle joue Internet et tout le reste là-dedans ? Aucun. Je fais le ménage comme le faisaient mes grands-mères et, avant elles, ces paysannes du Poitou sans doute loin d’imaginer qu’un descendant de la maisonnée serait un jour à leur place, à genoux, un chiffon à la main, et dépoussiérerait avec le plus grand soin une demeure de la taille du cellier de ses ancêtres. On m’objectera les aspirateurs-robots, qui cartographient une pièce, s’y dirigent tout seuls, et font le boulot en silence pendant que l’on regarde la télé en sirotant un Coca les pieds posés sur la table basse. Sauf que. Outre le prix encore élevé (environ quatre cents euros), les avis des utilisateurs, à l’exception d’une personne qui écrit « ce produit révolutionne notre quotidien », m’apparaissent assez dissuasifs : les aspirateurs-robots ont tendance à repousser la poussière plus qu’ils ne l’éliminent, ils sont mal équilibrés et sursautent quand ils passent les liens du carrelage (d’où des bruits qui empêchent de bien entendre la télé), ils nettoient mal les limites de sol qui bordent un tapis, parfois ils refont indéfiniment le même trajet, ou alors stagnent sur une zone, et surtout, ils s’épanouissent sur des grandes surfaces parfaitement dégagées, ce qui exclut leur usage dans un petit appartement plein de meubles, de jouets et de fils qui traînent. Et puis, tant qu’ils ne seront pas aidés par des drones qui feront automatiquement la poussière des étagères, et des sortes de robots-limaces qu’on lâchera dans les chiottes et l’évier, ça ne règlera qu’une partie du problème... Le plus dingue, c’est que tous les espoirs que je fondais sur les avancées de la robotique se sont récemment évanouis quand j’ai discuté avec des ingénieurs très en pointe sur la question. Ils m’ont expliqué en gros, et en balayant d’un revers de main tous les fantasmes domotiques nourris depuis les années 1950, qu’il ne serait pas forcément bon de décharger l’humanité des petits travaux ménagers qui la gardent en contact avec son environnement physique (il faut dire qu’étant principalement des hommes qui restent au bureau jusqu’à pas d’heure, ils sont bien les derniers à qui s’impose la nécessité de garder le contact avec leur environnement physique ; mais bon, comme ce sont eux qui inventent, on est obligé de tirer les conséquences de leur regard éclairé sur les aspirations humaines, me dis-je en passant la serpillière). Bref, quand je fais le ménage, je me dis que malgré l’intensité de ma vie numérique et mon niveau d’équipement en outils informatiques, il n’est pas encore venu le temps où les technologies bouleverseront mon quotidien.

Car ce raisonnement, je pourrais le reproduire sur bien d’autres activités de ma vie : quand je m’occupe de mes enfants, quand je fais des courses, quand je dors, quand je me lave, quand je risque ma vie sur mon scooter, quand je fais la cuisine, quand je mange, quand je prends des cafés aux terrasses, que je fume une clope, quand je discute, quand je rêvasse, etc. Tout cela, quan­titativement, occupe une part considérable de ma vie. Et dans cette part, si l’ordinateur joue un rôle, c’est à la marge. Il serait néanmoins absurde d’en conclure que rien n’a changé, me dis-je alors à genoux en train de gratter le fond de la baignoire, d’ailleurs, la prophétie des grandes fractures est un métier répertorié. Mais quand même, il est amusant de constater à quel point on parle peu, dans la « révolution numérique », de ce qui n’est pas affecté par le numérique. Prenons les grandes préoccupations de nos semblables : se nourrir, aimer, mourir. Difficile d’affirmer qu’elles ont varié depuis vingt ans. On peut disserter pendant des plombes sur les sites de rencontre, je ne suis pas certain qu’ils aient modifié en quoi que ce soit les problématiques cen­trales de l’amour ; on peut faire de même avec les e-cimetières et autres tombes virtuelles, je ne vois pas très bien en quoi elles atténuent la tragédie de la mort. Bien sûr, rencontrer l’âme sœur grâce à un algorithme peut avoir quelque chose de troublant, bien sûr on peut placer tous ses espoirs dans les progrès de la technologie et penser avec quelques Américains barbus nour­ris aux pilules qu’il sera bientôt possible d’uploader notre cerveau dans une machine et de survivre par la grâce de l’informatique. En attendant on continuera à se sentir assez familier de ce pleurnichard de Pétrarque. En même temps, me dis-je en passant au lavabo, à ce compte-là, rien n’a fonda­mentalement changé depuis les débuts de l’histoire de l’humanité. Mais ce n’est pas non plus une façon très stimulante de penser, que d’être aveuglé par les permanences.

C’est en général au moment où je suis piégé dans ce balancier dialectique que j’en termine avec le ménage. Et, là, après quelques instants de contemplation satisfaite, je me mets au travail. Et je me dis que oui, peut-être, beaucoup de choses ont changé avec le numérique, mais dans une zone difficilement définissable de nos existences. Dans une zone qui se situerait entre la vie quotidienne et les grandes préoccupations, et en ses extrémités se mêlerait un peu à l’une et à l’autre. Prenons la radio, mon métier. La grande préoccupation, c’est tenter d’approcher l’idéal de l’émission de radio. La vie quotidienne, c’est trouver le bon sujet et les bons invités, et la manière de faire parler ces bons invités du bon sujet. Je crois pouvoir affirmer que ce fut toujours le cas, même si les critères varient selon les lieux et les époques. Ce qui a changé, c’est tout ce qui se passe entre les deux : la manière de trouver ces sujets, de se documenter, d’entrer en contact avec les invités, etc. Ce qui a changé, ce sont donc les modalités. Évidemment, c’est important les modalités : pouvoir faire des recherches depuis chez soi, jauger les talents oratoires de l’invité potentiel en regardant des vidéos trouvées sur le web (et non plus en passant une heure au téléphone avec lui), ne plus travailler sur des bandes magnétiques mais des fichiers, télécharger des sons et les diffuser en loucedé, savoir que l’émission ne disparaîtra plus dans les airs après diffusion mais pourra être réécoutée en streaming, voire stockée pendant des années, recevoir des commentaires d’auditeurs, des suggestions... tout ça était impossible il y a quinze ans. Mais l’arpentage des couloirs, les idées glanées dans les bureaux, les galères de studio, le petit stress du quart d’heure qui précède la prise d’antenne, l’impression de s’embourber dans une phrase, la bouche qui sèche de l’interlocuteur flippé, le plaisir d’être surpris par une phrase, l’impression de légèreté (ou de déses­poir) quand on raccompagne ses invités, tout ça n’est affecté en rien. Je me presse de mettre un point final à ces deux pages. Puis envoie un mail avec une pièce jointe à l’adresse du Tigre, avec quelques mots d’excuse pour mon énorme retard. Il y a quinze ans, j’aurais dû traverser Paris pour donner une disquette et me serais fait engueuler par Raphaël Meltz.

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