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Envoyé spécial dans mon ordi (juin 2011)

Envoyé spécial dans mon ordi (juin 2011)

Envoyé spécial dans mon ordi (juin 2011)
Mis en ligne le lundi 26 septembre 2011.

Publié dans le numéro 006 (juin 2011)

J’ai de Twitter une pratique irrationnelle. Mais pas au sens où l’on pourrait le croire. Depuis maintenant deux ans que je fréquente la plate-forme de micro-blogging, je n’ai développé aucune addiction, mon appétence pour le personal branding n’est pas plus dévorante qu’auparavant et je ne me sens soumis à l’injonction d’aucun suivi en temps réel de quelque flux que ce soit. De même qu’une journée sans information - je veux dire par là sans information provenant d’un journal, de la radio ou de la télévision - ne m’a jamais semblé dramatique, une journée sans Twitter ne me paraît pas plus vide qu’une autre. Au pire pourrait-on voir là une forme de désintérêt fondamental pour les choses du monde. Je préfère évidemment des hypothèses plus flatteuses : la croyance naïve qu’une information importante profitera toujours de la porosité de nos sociabilités et arrivera à nous par des voies parfois insoupçonnées (j’ose avouer qu’il m’arrive régulièrement d’apprendre des choses importantes en entendant par hasard dans un café où j’achète des cigarettes deux poivrots se livrer à des commentaires à chaud d’un fait récemment surgi dans l’actualité, ce qui a pour effet, non pas de m’inquiéter sur mon absence totale d’esprit journalistique, mais de me plonger dans une réflexion intense sur la mystérieuse faculté de certains poivrots à se tenir informés), l’absence totale de vertu que je trouve à savoir quelques minutes avant ce que tout le monde saura bientôt, une indifférence absolue au fait de rater quelque chose (il me semble même que la vie consiste en règle générale à rater des trucs). Bref, si Twitter touche à mes émotions, ce n’est pas pour les raisons trop souvent dénoncées.

Si mon usage de Twitter n’est pas rationnel, c’est d’abord parce qu’il est ni stratégique, ni impulsif. L’usage stratégique, c’est celui qui consiste mettre en œuvre ce qu’il faut pour suivre les bonnes personnes (celles qui m’apportent ce que je cherche : de l’information/ des blagues/ du conflit/etc.) et pour être suivi par celles qui comptent pour moi (des référents de mon domaine/le plus grand nombre de personnes/mes amis/etc.). L’usage impulsif, c’est celui qui consiste à voir immédiatement dans sa vie ce qui est twittable (une idée, une plaisanterie, un événement...) et à développer l’aptitude à le formuler selon les critères du genre (les 140 caractères, les bons #, le trait d’esprit...). On pourrait considérer ce second usage comme irrationnel dans la mesure où il créé une pathologie nouvelle : penser sa vie sous forme de Tweet, donc évaluer ce qu’on fait, où l’on va, ce que l’on voit en vertu du seul critère de la twittabilité. Mais force est de constater qu’il vaut à certains une telle popularité qu’il en devient très rationnel. A mon grand regret, la façon dont j’utilise Twitter n’est ni stratégique, ni impulsive. En un mot, je suis un twitterer assez nase. Déjà, écrire un tweet me prend à peu près le même temps qu’écrire un article pour Le Tigre, c’est dire. J’ai pu constater trois phases dans mon écriture. La première produit un truc qui dépasse systématiquement les 140 caractères, pleins d’adverbes et de relatives, du Proust sans le génie. La seconde consiste en un processus de condensation extrême et aboutit à une sorte de vers mallarméen. Mallarmé c’est très beau mais moyennement efficace en termes de communication. Quand, à force d’ajustements enclins à rendre impossible la manifestation du moindre esprit, j’arrive à une formulation acceptable - troisième phase -, c’est l’heure du dîner, plus personne n’est devant son écran et mon tweet disparaît dans le flux. Par ailleurs, mon réseau (ceux que je suis/ceux qui me suivent) se constitue au petit bonheur la chance. Je ne sais pas pourquoi je continue de suivre les élucubrations de ce futurologue américain que je mets une heure à comprendre, je n’arrive pas intéresser les plus gros comptes (quand un gros compte relaie votre tweet, il peut être lu par des dizaines de milliers de personnes) et je n’interviens jamais dans les conversations (pour les raisons d’écriture évoquées plus haut, mes interventions auraient l’incongruité des remarques formulées par le cousin un peu lent dont on dit gentiment qu’il a l’esprit d’escalier). Je suis à Tweeter ce que la campagne de communication commandée par une PME au neveu vaguement graphiste est au monde de la publicité. Littéral et mal ciblé.

Mais si ma pratique est irrationnelle, c’est avant tout parce Twitter m’émeut. Pour des raisons chronologiques d’abord. Les pics de production des Twitts disent beaucoup de la manière dont les gens vivent. Il y a des moments évidents. Le matin quand ils allument leur ordinateur. En début d’après-midi quand ils retardent la remise au boulot, et en fin de soirée, une fois expédiée les affaires familiales. Mais comment ne pas être ému par le compte qui s’agite un samedi soir de mai où tout incite à la sortie ? Si le propos est un compte-rendu en rafale d’une soirée entre amis sous les marronniers, rien d’émouvant (c’est souvent le contraire, tout le monde n’est pas Scott Fitzgerald). Mais si on commence, en cette soirée de mai où tout incite à la sortie, à voir apparaître « PizzaRabbit en retard d’un quart d’heure #enviedemeutre », « Je m’aperçois au bout de 40pages que j’ai déjà lu ce polar », on ne peut que céder à une immense compassion pour ces destins asociaux. Vous me direz, pour lire ces tweets, il faut être soi-même devant son ordinateur en cette soirée de mai où tout incite à la sortie. Certes, mais moi, au moins, je loose ma vie sociale en toute discrétion. Je n’ajoute pas au malheur d’une vie pathétique le fait de la rendre publique. Ma solitude est solitaire. Et c’est ça le plus émouvant paradoxe de Twitter : il donne à voir la solitude. Il la donne à voir dans le contenu, mais on peut toujours arguer alors qu’elle est conjoncturelle. En revanche, elle confine à la radicalité quand un compte Twitter n’a aucun follower. Dans ce cas, à moins de contenir un # qui l’insère dans un fil de conversation préexistant, le propos émis par un tel compte ne sera lu pas personne. Et à mesure que Twitter cesse d’être une pratique exclusive des professionnels insérés a priori dans des réseaux actifs, le nombre de cas augmente. Il existe bien des gens sur Twitter qui ne sont suivis par personne, ou alors une ou deux personnes. Si ces gens n’émettent aucun tweet, on peut supposer qu’ils ne sont là que pour observer. Mais si ces gens écrivent, donnent leur avis, font part de leur pensée, relaient des informations reçues, mettent en lien des articles qui les ont intéressés, ils le font dans un grand vide. Loin d’être risible, cette situation est profondément émouvante, elle rejoint celle des graphomanes arrosant les maisons d’édition de leurs productions qui reviennent sous forme de lettre de refus, celle des fous qui déclament dans le dos des passants qui accélèrent, celle du parent que plus personne n’écoute quand il débite ses théories à table. Sauf que cette solitude élocutoire est publique, pas immédiatement pathologique, et peu encombrante. Et cette solitude ne m’effraie pas. Au contraire, elle me rassure. Que l’on puisse être seul dans un réseau social est le meilleur signe qu’il est vraiment social.

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