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Bienvenue dans un monde sans poil

Bienvenue dans un monde sans poil

Bienvenue dans un monde sans poil
Mis en ligne le jeudi 19 février 2009 ; mis à jour le mardi 28 avril 2009.

Publié dans le numéro 28 (nov.-déc. 2008)

Il n’y a pas de sot sujet. Une conférence de presse sur l’épilation féminine en est la preuve. Le Tigre y est allé : évidemment pas pour vanter les mérites d’un produit, mais pour raconter la façon dont il est vendu. « Oubliez définitivement tout ce que vous pensiez de l’épilation. INVITATION — Conférence de presse. Présentation d’une toute nouvelle génération de système d’épilation définitive. L’efficacité professionnelle à domicile en toute sécurité. Mardi 30 septembre 2008. Programme : 9h - 9h30 accueil - petit déjeuner /// 9h30 - 10h conférence : présentation de ce nouveau concept /// 10h - 12h essais privés dans les suites de l’hôtel /// 12h30 cocktail au bar “The Ice Kube”. Adresse : Hôtel Le Kube — Paris /// 1-5, passage Ruelle /// Paris XVIIIe /// Métro : La Chapelle ligne 2 ou Marx Dormoy ligne 12 /// Service voiturier organisé à l’effet de la conférence de presse. /// Merci de confirmer votre présence auprès de Dominique F*** avant le 25 septembre. » Mammifère poilu, Le Tigre a donc envoyé un mail de confirmation. Il peut aujourd’hui vous instruire sur les grands acteurs en présence dans la guerre contre le poil, et vous faire part de quelques pratiques peu reluisantes en matière commerciale.

[Photos Aurore Valade]

 

Pour les lecteurs non-Parisiens, un petit cours de géographie s’impose. Le XVIIIe arrondissement est un quartier hétéroclite dont la zone escarpée très touristique de la butte Montmartre ne représente qu’une partie. Au niveau du métro La Chapelle, c’est un quartier cosmopolite où se côtoient les épiceries indiennes, arabes et africaines. On est près des voies de chemin de fer de la gare du Nord. À deux rues, c’est Château-Rouge, que l’on a plus l’habitude, avec sa rue Léon et sa charcuterie du Cochon d’Or, d’entr’apercevoir dans un reportage de Zone Interdite sur les hauts lieux de la drogue que dans une liste des palaces parisiens. Qu’à cela ne tienne, le dépliant sur papier glacé de l’hôtel Le Kube affirme : « Situé au cœur du XVIIIe arrondissement, à quelques pas de Montmartre (la casuistique voulant sans doute que « beaucoup » de pas, ce soit encore « quelques » pas), KUBE se blottit dans une petite ruelle calme, à l’abri de la ville et de l’agitation. Sa façade classée aux monuments historiques cache un univers high tech et innovateur [...] Single room 250 euros, suite 700 euros. »

Rue Marx-Dormoy, je tourne dans ladite ruelle nommée Ruelle. Un grand bâtiment aux reflets métalliques : le Kube. Le temps de traverser la courette où un jeune voiturier attend, mains croisées derrière le dos, à côté d’une berline noire, j’arrive devant de grandes portes grises sans poignée. En l’absence de logo push pull, je reste quelques longues secondes de trop à ne savoir comment on entre. On m’aperçoit, on m’ouvre. Mon nom est biffé. Je vois dans le hall, soulagée, ma collègue du Tigre que j’ai conviée pattu militari, ayant eu l’intuition que je ne survivrais pas seule à pareille expérience philosophique. Le décor est noir et argenté. Un ours blanc de taille réelle, de style pomponesque, trône à l’entrée. Un bar chargé de délices traverse en longueur le fond de la salle. Les piliers et les poufs sont recouverts de fausse fourrure noire, aux très longs poils un peu rêches : des chiens terre-neuve mal brossés appelés à sauver les riches se noyant dans la vodka. Des listes de mots s’offrent aux regards, placardés sur de grandes feuilles blanches disposées en lignes et en colonnes. J’en lis des bribes : come, hand, into, soft, feel, free, plus loin : soft, skin, girl, show, full, today, vice, là-bas : last, song, been, hype, idea, back. Pas besoin d’être angliciste pour saisir les champs lexicaux. À l’étage, le joli : fuck, king, word.

Photo Aurore Valade 

Cinq jeunes femmes, pantalon blanc et blouse blanche, s’empressent. Nos manteaux nous sont ôtés. Un petit déjeuner nous est promis. Nous y voilà. Quelques journalistes sont déjà sagement attablées. Café, thé, jus d’oranges pressées, jus de pamplemousse pressé, viennoiseries en tout genre. Les assiettes sont carrées et les sucres ne sont pas bêtement rectangulaires : chacun est un cube creusé d’un cube en son centre. Au fil des minutes, la salle se remplit. Huit femmes, douze, treize, quinze femmes. De toutes les couleurs et de tous les âges. La musique d’ambiance est chinoise ; on se croirait dans Épouses et concubines. Tiens, un homme. Il ressemble à Régis Jauffret. Mais si, l’écrivain. Comme un Régis Jauffret qui se ferait les dents. Que faut-il avoir vu du monde, pour écrire Clémence Picot et le reste ? Il faut avoir vu dix-huit femmes, un matin, dans un hôtel riche d’un quartier pauvre, attendre bêtement, dans une ambiance matinale engourdie, une conférence de presse sur l’épilation définitive. Un petit pan de la tristesse de la société semble s’être concentrée là, dans l’arrière-boutique du combat contre le poil.

La description des habits serait inutile. Certaines plutôt tirées à quatre épingles, d’autres plutôt non. Des vingt-sizenaires et des cinquante-cinquenaires. L’éventail de la presse féminine est large. Sur un papier de ma voisine de droite, j’aperçois Modes et Travaux. C’est aussi cela, la presse féminine. Des femmes qui tricotent, ayant plumé des moutons pour reposer leur laine sur leur peau imberbe. Sur ma gauche, une jeune femme a un bloc aux feuilles mauves fleuries de motifs décoratifs, où chaque page est agrémentée d’un titre suivi de lignes à compléter soi-même. Elle se trouve à la page où l’écriture ronde imprimée stipule : « Je ne dois pas crier quand... » Je ne dois pas crier quand je m’épile ? Je ne dois pas crier quand j’ai conscience de la vacuité de ma présence à de telles conférences de presse ? Régis Jauffret semble attentif. Tu parles, c’est du pain béni pour lui, le salaud. Il ne parle à personne. Ses yeux bleus enregistrent chaque détail pour le retranscrire sous forme d’un gros roman tragique et contemporain. Dans douze minutes, je saurai qu’il fait partie du staff.

Un cahier blanc à spirales. Des feuilles volantes. Et, au loin, un Moleskine. Une peau de taupe (skin, mole), douce et épilée. Quelques jours auparavant, dans un dîner parisien, mon énarque préféré avait sorti un carnet Moleskine empli de calculs abscons : passé en cinq ans du Clairefontaine au Moleskine pour faire de savantes additions visant à lutter contre la pauvreté. Le « legendary notebook used by european artists and thinkers for the past two centuries », le carnet de Chatwin, Picasso, Matisse, Hemingway, est en passe de devenir un bloc Rhodia. C’est dire si Moleskine a réussi, commercialement parlant, son coup. La prochaine campagne Moleskine dira : « le carnet mythique où l’attachée de presse de Biba [ndlr : les noms ont été changés] nota ses remarques sur la conférence de presse sur l’épilation définitive. » Je prends quant à moi des notes sur l’Agenda de la Médecine Internationale, Janvier Février Mars Avril 1913, agenda sponsorisé. Chaque jour, un médicament et ses vertus supposées : IODONE Robin : Syphilis tertiaire, Goutte, Rhumatisme, Emphysème. Un siècle plus tard, on attend de nouveaux miracles.

Quelque peu assoupies par la demi-heure d’attente, nous sommes invitées à changer de pièce. Les cinq pimbêches en blanc répétent : « merci à vous, bonne conférence à vous » à chaque journaliste qui se presse dans le petit couloir, ce qui fait beaucoup d’attentions concentrées en quelques mètres. On s’assoit en silence dans la pièce toute en longueur. Et là, sur mon carnet, j’ai juste griffoné : star treck. Les lumières sont tamisées. L’éclairage passe langoureusement du rose fluo au bleu fluo. Il fait très sombre : des rideaux de velours rouge, lourds, obstruent entièrement les fenêtres. Devant chaque fauteuil, une table basse. Sur chaque table, un tube. Ce qui fait douze grands tubes blancs translucides marqués d’un logo ésotérique, et éclairés chacun par un spot. On comprend qu’il s’agit des cache-sexe recouvrant la Chose. Un rétroprojecteur. Un écran sur lequel, sur fond rose, se détache en ombre chinoise une fille bien foutue dans une posture bien foutue. Sur l’image, à droite de la fille, le mot PLAISIR et derrière, en minuscules, un mot dont la typographie à la mode rend la lecture difficile. Spontanément, je lis « ong ». L’Organisation non gouvernementale du plaisir ? C’est en fait one, du nom du produit e>one.

« C’est l’hallu », me dit ma collègue. Et de fait, je ne saurais trouver d’expression plus juste, n’en déplaise aux académiciens : c’est l’hallu. Les halos lumineux, l’hallucination, le clinquant des lieux : tout confirme que c’est l’hallu. Un homme d’une quarantaine d’années, jean noir, chemise noire et revers des manches en motif léopard, s’avance et prend la parole. « Merci d’être venus là, par ce temps un peu insupportable. Nous sommes ici pour parler d’une révolution dans le monde entier... dans le domaine de l’épilation. » Mais avant de commencer, il faut allécher : pour les journalistes qui ont « le courage de rester jusqu’à la fin », l’homme promet un cocktail au Ice Kube Bar « avec moufles et parka ». Puis il entre dans le vif du sujet : « Nous sommes en 2008. Rien de nouveau depuis quinze ans. » On s’instruit. Depuis le Yalta du poil, deux secteurs se partagent le public : les techniques traditionnelles (rasage, épilation à la cire), au gré de « gadgets qui apparaissent et disparaissent » (moue de mépris), et le secteur professionnel, au sein duquel deux technologies « s’affrontent » : les lampes flash, également appelées « lumière pulsée », et les lasers. Un blanc. Puis la phrase cinglante : « Dans 100% des cas, c’est déceptif. » Que faire ? La question ne se pose plus : puisque dorénavant existe « le produit idéal ». Qu’il tient à présenter « d’abord en images ». Vingt journalistes tournent la tête vers l’écran rose. Le logo ésotérique s’affiche en énorme. Sur un fond pastel, des mots s’avancent et reculent en musique : high tech, sérénité, professionnel, pour tous types de poil, simple, flash, chez soi, confiance, e>one, liberté, douceur, intimité, beauté, l’épilation professionnelle est à vous. La musique fait fuifuitfuit-taa-taaa, genre : « qu’est-ce qu’on est contentes, les filles ! » Au final, juste du bourrage de crâne : des mots qui donnent confiance et un graphisme à la mode et apaisant. L’homme en noir reprend la parole. Il s’agit à présent de « découvrir le produit véritablement tel qu’il existe ». Les femmes en blanc, qu’il appelle « les démonstratrices », s’avancent en silence. Chacune se poste devant l’un des tubes. Un lourd silence. L’homme hurle : « Découverte ! »

Des sortes de petits aspirateurs apparaissent. Vert pomme, orange, rose, bleu, jaune fluo... Ronds, design, dans l’air du temps. On dirait des i-mac qui, las des tâches intellectuelles, auraient décidé d’assurer aussi les basses besognes de la maisonnée : ménage et épilation. « Le produit de toutes les ruptures ! » s’exclame l’homme, qui reprend son discours : « Rupture dans les sensations. Rupture dans les habitudes. Rupture budgétaire. Un appareil professionnel miniaturisé arrive en secteur domestique. » Vient la science. Cela se complique, mais le rétroprojecteur est là pour aider. L’homme dit : « Voici un poil schématique. » Assurément : sur l’écran on voit un poil, schématique. On note sagement « structure nourricière du poil, petits vaisseaux ». Il s’agit de détruire le poil en obturant les vaisseaux. Comment faire, mais comment faire ? « L’e>one a balayé tout ce qui existait, laser et lampes flash. » L’appareil e>one est une lampe flash. Coup de patte aux concurrents : « On dit que les lampes flash sont mal sécurisées, dangereuses : c’est vrai [1] ». L’e>one est donc une bonne lampe flash. Des diagrammes en bâtons apportent la preuve scientifique, si tant est qu’un dessin prouve quoi que ce soit. Il s’agit de démontrer que l’e>one produit « un flash totalement homogène dans son intensité lumineuse ». Qui ne serait pas d’accord ? Là où les autres font des pics, des crêtes, des montagnes, l’e>one se veut rassurant comme la Beauce : un grand rectangle rouge, sobre, plat. La démonstration continue. L’homme égrenne les mots brevet, CE médical, made in France, garanti deux ans, mille trois cent cinquante euros, études cliniques. Plus précisément, il est question de « trois études cliniques dont deux en cours, l’une dans un grand hôpital parisien », puis de « deux séries de tests, les alpha-testeurs et les bêta-testeurs, et cela afin de « débugger les derniers détails ». Et l’homme d’asséner : « Nous, notre stratégie c’est la transparence », « les études seront publiées régulièrement. » Vient l’assaut final : « On a donc 100% d’efficacité. Je n’ai pas dit 99%. J’ai dit 100%. L’e>one, ce n’est pas 99% d’efficacité, c’est 100% d’efficacité. »

Photo Aurore Valade

Nouvelle projection vidéo, précédée d’une mise en garde : « Ces photos ne sont pas particulièrement belles. » L’écran affiche l’image du début : la femme en ombre chinoise sur fond rose, le mot PLAISIR. Mais, détail supplémentaire, à gauche de l’écran, il y a maintenant écrit : Barbe. Cette coexistence du plaisir, de la barbe et de la femme dure assez longtemps pour créer un oxymore visuel réjouissant, dont l’homme donne l’explication : « Si on réussit sur une barbe, on réussit partout. » Quatre photos de barbes, dont une d’« aspect mité ». Puis c’est le tour d’affreux bouts de mollets. La légende : flashée / non flashée. À gauche c’est lisse, à droite c’est poilu. Le contraire eût été étonnant. L’homme continue : « Il y a un code pin, comme sur un téléphone portable : c’est sécurisé de tous les côtés. Vous le verrez avec nos animatrices dans les quatre suites de l’hôtel qu’on a réservées pour vous. » Le fond d’écran rose avec la femme est à présent agrémenté de la phrase : « Histoire d’une rupture. » L’homme : « Une rupture personnelle, d’abord. J’ai tenu une clinique pendant dix ans... J’avais une passion pour les poils : j’étais vétérinaire. (rires du public.) Puis, en 2000, j’ai ouvert une clinique d’épilation. J’ai découvert les attentes des gens, les souffrances des gens. » L’homme est donc Yves Vincent Brottier, le créateur de l’e>one. À l’idée d’avoir devant moi le créateur de l’objet, une once de compassion me traverse. Sans doute parce qu’il s’agit pour lui de vendre son propre bifteck, sans doute parce que nous étions deux jours auparavant face à des lecteurs, à parler du Tigre avec la même véhémence qu’il a pou nous parler de son appareil miraculeux. « Je me suis fixé un défi : faire entrer cinquante kilos de technologie dans un petit boîtier. » Après quelques explications où l’on est censées comprendre que malgré un coût d’achat prohibitif (mille trois cent cinquante euros), le coût à l’utilisation s’avère « dérisoire », l’homme raconte son parcours : son produit à été « vu dans une émission télé, L’inventeur de l’année sur M6 », où il est arrivé « jusqu’en finale ». Il conclut en évoquant sa « totale indépendance », laquelle le conduit à « vendre uniquement à travers le site officiel, pour éviter les coûts de distribution ». Il s’agira ensuite, « pour les derniers incrédules », d’ouvrir « des shows rooms où les clients essaieront librement » l’appareil, puis de « partir à l’export ».

Vient le temps de la presse, de la liberté de la presse, de l’esprit critique : le temps des questions. Première question : « Euh... Et c’est vendu chez Darty, par exemple ? » Manifestement, y’en a qui n’écoutaient pas. Yves Vincent Brottier répète son discours sur la « totale indépendance ». Deuxième question : « Et vous en avez vendu combien exactement ? » - « Plusieurs milliers. » Comme la journaliste insiste, il répond : « C’est un secret d’entreprise... à cause de la concurrence qui essaie de nous mettre des bâtons dans les roues. » Question suivante : « Combien de commandes ? » Petit rire : « C’est la même question, déguisée et habillée. » Question suivante : « Qu’en disent les dermatos ? » Yves Vincent Brottier : « Il y a plusieurs facettes. Il faut savoir qu’il y a une grande guerre entre dermatos et esthéticiennes sur l’épilation. Je le répète, dans 100% des cas, c’est déceptif. » S’ensuit un discours flou où l’on réapprend (pour ceux qui auraient raté) que le « domaine réservé » des dermatologues est le laser, cependant que les esthéticiennes épilent à la cire et à la pince à épiler. Entre deux phrases, hop ! il précise comme si de rien n’était : « Un arrêté de 1962 dit que toute épilation doit être réalisée par un médecin sauf la cire et la pince à épiler... mais il y a plusieurs jurisprudences que je vous passe, on ne va pas entrer dans les détails. » On a précisément envie de rentrer dans les détails... puisque sa dernière phrase laisse entendre que l’utilisation d’un appareil type e>one par un particulier pourrait être interdite. Mais déjà il enchaîne, toujours à son désavantage : « Une lettre du président du syndicat des dermatologues a tenté de faire supprimer mon passage sur M6. Or, dans 100% des cas on a vu que l’e>one est efficace. Les dermatos ne prennent pas cela d’un bon œil. C’est pourquoi nous sommes dans une totale transparence. » Et de redérouler son discours sur le « grand hôpital parisien » où, par le biais d’une séance tous les quarante-cinq jours, l’efficacité « à 100%, pas 99%, j’ai bien dit 100% » de l’appareil est prouvée, avant de conclure, légèrement agressif : « Personne n’est obligé de me croire », et de préciser que la première étude clinique a été réalisée par le laboratoire DERMEXPERT, et que « la dermato de M6 était presque gênée d’affirmer que le produit était efficace. »

L’argumentation est simple : un appareil révolutionnaire, que les dermatologues essaient de contrer. Et Yves Vincent Brottier d’ajouter alors l’argument suprême : l’existence, sur le site www.e>swin, d’« un forum libre des utilisateurs qui publient librement », avant de reprendre : « Les études cliniques sont réalisées en totale transparence. Aujourd’hui, on a tenu toutes nos promesses. 100%, c’est pas 99%. » A ce moment là de la conférence, j’ai l’intime conviction d’être à 100%, pas 99%, devant un charlatan. La certitude qu’on ne met pas sur le marché un appareil médical testé sur une trentaine de cobayes qui se disent satisfaits sur un forum. Mais déjà, on revient au futile : combien pèse l’appareil ? « Six kilos. J’ai échoué d’un kilo, je voulais faire entrer cinquante kilos de technologie dans cinq kilos ». L’appareil a un agrément ? « Oui, un CE médical. Attention ! Une entreprise peut s’autocertifier. CE, cela ne veut donc rien dire. CE médical, en revanche, est une norme bien précise. Il y a eu des études cliniques. Il faut qu’il y ait marqué CE, puis un nombre à quatre chiffres, puis l’année. » Cela garantit l’inocuité totale ? « Oui... euh, non.. Dans le matériel professionnel, tous l’ont, le CE médical. Mais en milieu professionnel, ils ont des assurances. Ils n’ont pas les mêmes contraintes que pour un produit domestique. « CE médical sur produit domestique, cela signifie : totalement safe ». Nouvelle question, quelque peu étrange : pourquoi avoir attendu pour la commercialisation ? (la question naturelle serait plutôt : pourquoi déjà commercialiser ?) « L’efficacité a été démontrée dans 100% des cas. La technologie des lampes flash existe depuis quinze ans. Ces études ont été taxées de partialité. Moi, j’oeuvre en totale transparence : je les remets à d’autres. Dans quatre mois, puis dans six mois, les résultats seront publiés...Quand les choses sont incontournables, c’est inutile de les nier. » Depuis quand existe la société ? « La société e>swin, avec le « e fédérateur », a été créée en novembre 2007. J’ai fait l’émission de M6 en C-Prime en 2007. En 2007 a débuté l’industrialisation du produit, fabriqué par deux unités de production en région parisienne. » Combien d’employés ? « Quatorze personnes. Quinze à partir de jeudi. »

Et là, virage en épingle : les questions dévient soudain du tout au tout. Des prévisions de vente à l’étranger ? « À échelle de six mois. Les pays limitrophes d’abord, puis Chine. » Une campagne de publicité ? Yves Vincent Brottier évoque tout d’abord les « dermatologues contrariés ». C’est cette contrariété qui explique, jusqu’à ce jour, « l’absence de communication, volontairement, pour réussir l’implantation des premiers appareils et avoir les premiers retours et témoignages. Cette conférence de presse, aujourd’hui, marque un tournant. L’ouverture totale à la communication. » Nouvelle question : « Et il y aura de la pub dans des magazines ? » Yves Vincent : « Oui. Pour être visible de manière optimale. » Comme si l’idée d’une grande campagne de communication rassurait la journaliste sur un objet douteux - à moins que ce ne soit pour rassurer la régie publicitaire de son magazine, qui voit d’un bon œil un « rédactionnel » lorsqu’il est doublé de son pendant commercial. Y aura-t-il une publicité à la télé ? « On est sollicités. Un produit vu à la télé, c’est plus parlant... il y a les témoignages. » Et de reprendre : « Tous les gens qui publient librement dans le forum en témoignent. »

Fin des questions. « Vous allez pouvoir passer, deux par deux, dans les suites que nous avons réservées... » Les plus pressées jouent des coudes. Nous patientons dans la salle : nouveau café, nouveau jus d’oranges pressées, nouvelles viennoiseries. Arrive une nouvelle journaliste, après la bataille. « Yves Vincent est là pour vous expliquer. » Ils s’attablent. « C’est une rupture. Une rupture dans... » recommence-t-il. La dame l’interrompt, tout sourire : « Depuis le temps que je me bats avec mes poils ! » Puis, alors qu’il évoque la situation présente des femmes qui « se rasent ou s’épilent », elle s’exclame : « Monsieur, une femme normale ne se rase pas ! » Le café s’éternise. Une femme quarantenaire du staff vante les mérites du e>one, et se lance dans une confidence : « Je le fais sur ma fille de onze ans... Elle était très, très complexée avec ses poils ! »

Photo Aurore Valade

C’est notre tour de monter dans l’ascenseur en léopard orange pour « oublier tout ce que nous savions sur l’épilation ». La suite est quelque peu intime. Dans une chambre d’hôtel blanche résolument design, qui réussit l’exploit d’être sobre et tape-à-l’oeil à la fois, une jeune blonde en blouse blanche, maquillée comme un camion ou du moins une esthéticienne, en fait des tonnes pour se montrer convaincante. Elle l’utilise, c’est génial, on peut même faire disparaître les horribles poils du nez de son amant, petit conseil, elle utilise un crayon pour tracer des petits quadrillages sur les zones à épiler, et puis ça ne fait pas mal alors que sinon, hein, quand même. Vient le moment décisif. Ma collègue de travail va perdre à jamais quelques poils dans l’exercice de sa profession. On dévérouille toutes les sécurités, geste qu’elle exécute à toute allure, avec l’air entendu de dire : « C’est emmerdant mais ça va vite, bip bip bip. » Elle sélectionne la couleur et la taille des poils. Puis elle chausse d’immenses lunettes noires, et nous en tend une paire à chacune. L’appareil souffle comme une locomotive depuis le début de la séance : « C’est pour le refroidissement de l’air. » Elle empoigne le manche et clic ! Une lumière rouge extrêmement vive, comme lorsqu’on oublie de fermer le capot d’une photocopieuse, en plus bruyant et effrayant. « Le seul défaut ? Quel dommage qu’on ne puisse pas s’épiler les sourcils ! Mais bon, c’est trop près des yeux... » continue la jeune femme. Ne pas acquieser. Sortir, vite.

« Alors, mesdames ? » Je suis contrainte d’avouer que je me suis défilée par crainte du cancer généralisé instantané. Mais nous voilà déjà en route vers le cocktail. « Le premier bar de glace de la capitale. » Quelques instants plus tard, une dizaine de journalistes, vêtues comme promis de moufles et d’une parka prêtées pour l’occasion, se retrouvent, ridicules et frigorifiées, à se dandiner entre des murs de glace, le long d’un bar en glace où est servi un cocktail dans une coupe en glace, près d’un fauteuil-club en glace posé près d’une cheminée en glace. La nuit, après une soirée survoltée, ça doit avoir son charme. Mais à midi après une conférence sur l’épilation, c’est juste grotesque. Nous sortons. Le temps est délicieusement insupportable. Moto Ducati, Marché Alimentation Générale et Exotique, Restaurant Istanbul : nous voilà enfin de retour sur la terre.

Au bureau, lecture du dossier de presse, dont le titre est : « E>one. Bienvenue dans un monde sans poil ! » Cela ferait sourire, comme fait sourire la recommandation : « ne pas utiliser sur les animaux », si cela ne touchait pas à la santé des gens. Où l’on apprend qu’il ne faut pas l’appliquer sur les peaux noires, pas sur les peaux très blanches, pas sur les peaux rousses, pas sur la peau moins d’un mois après un coup de soleil, pas sur les grains de beauté. Où l’on apprend qu’il faut dire : « épilation radicale » (il y a eu le mal radical, le parti radical, voilà l’épilation radicale), « le terme « épilation définitive » ne pouvant être employé vu l’évolution du système pileux au cours d’une vie ». C’est pourtant bien d’épilation définitive dont il était question pendant la conférence de presse. La foire aux questions commence. Pour me faire le maillot intégral, je voudrais savoir s’il y a des risques ? Réponse : « L’e>one est utilisable sur toutes les zones du corps sans exception. Donc pour le maillot intégral, aucun risque particulier, si ce n’est d’être dans l’air du temps. » Notez l’inversion de la phrase attendue, qui serait le « risque de ne plus être à la mode ». Y a-t-il une contre-indication pour les femmes enceintes ? Au lieu de tout bonnement répondre « oui », Yves Vincent Brottier tergiverse : « L’utilisation sur la femme enceinte fait partie des contre-indications fixées en secteur professionnel. Par continuité, il en sera de même pour l’e>one. D’autant plus que durant cette période, il y a une telle modification du système hormonal (qui je le rappelle a une influence sur le cycle pilaire), qu’il ne me paraît pas intéressant de s’acharner sur sa pilosité dans ce contexte modifié. » Enfin, vient la question centrale : L’utilisation de l’e>one est-elle légale ? dont la réponse alambiquée veut dire... jouons sur un flou juridique et donc faisons comme si c’était oui : « Concernant la législation : il y a une différence totale entre l’utilisation d’un appareil dans le cadre professionnel et dans un cadre domestique, soit strictement personnel. Prenons deux exemples : les seringues montées sont en vente libre et chacun est libre de se faire ses propres injections. Par contre, réaliser une injection à autrui nécessite d’appartenir à une catégorie professionnelle bien définie, à savoir médecin ou infirmière. [...] Pour les matériels d’épilation, il en est exactement de même : dans le cadre d’un exercice professionel, l’acte d’épilation est légiféré et encadré par l’arrêté de 1962. Si par contre on sort de ce cadre professionnel, on se retrouve comme cité plus haut dans un cadre domestique. » Évidemment, en 1962, il n’était pas question pour le législateur d’imaginer qu’il pourrait exister des machines d’épilation à domicile. Il est donc probable que les textes évoluent, [2] et ce, en défaveur du produit miracle... Mesdames, mesdemoiselles, messieurs, il va falloir se résoudre à vivre quelque temps encore dans un monde où nos restes d’animalité se rappellent régulièrement à nous. Est-ce si triste ?


NOTES

[1] Le dossier de presse, que l'on nous remettra après la conférence, détaille « d'un point de vue technique (et non affectif ou marketing) les différentes particularités attachées à la technologie laser et à la technique lampe flash ». Où l'on apprend que le laser est plus fiable mais n'agit que sur une couleur précise de poil : pour y remédier, il est utilisé avec une puissance plus grande, ce qui multiplie le risque de brûlures. Les lampes flash, dit le dossier de presse, seraient moins dangereuses, mais voilà : « Au moins 70% des lampes flash actuellement proposées pour la dépilation sont de mauvaise, voire de très mauvaise qualité... ce qui contribue malheureusement aujourd'hui à jeter un discrédit sur cette technologie pourtant beaucoup plus adaptée à la dépilation. »

[2] L'Arrêté du 6 janvier 1962 du ministère de la Santé Publique et de la Population, intitulé « Liste des actes médicaux ne pouvant être pratiqués que par des médecins [...] » stipule : « Art. 2 - Ne peuvent être pratiqués que par les docteurs en médecine les actes médicaux suivants : 5° Tout mode d'épilation, sauf les épilations à la pince ou à la cire. » L'interdiction vaut aussi bien pour les épilations au laser, à la lumière pulsée ou encore électriques (jurisprudence CA Paris, 15 septembre 2000). En conséquence, les esthéticiennes perdent des clients : d'où la guerre avec les dermatologues. Sous l'impulsion de la Confédération nationale artisanale des instituts de beauté (CNAIB), la Commission de la sécurité des consommateurs (CSC), autorité administrative indépendanten, chargée notamment d'émettre des avis consultatifs destinés aux pouvoirs publics et aux professionnels relatifs à des produits ou services considérés comme potentiellement dangereux, prône une étude des conditions dans lesquelles des appareils de type professionnel pourraient être utilisés par des cabinets d'esthétique. En 2004, dans son rapport sur les brûlures, la CSC écrivait : « Concernant l'épilation, en ce qui concerne les lasers pour l'épilation, le Code de la Santé n'autorise leur utilisation que sous surveillance médicale. Or on trouve dans ce domaine beaucoup d'écarts par rapport à cette règle. Certains types de laser sont inefficaces, d'autres conduisent à des lésions (brûlures). [...] Concernant l'utilisation de lampes de forte puissance n'utilisant pas de rayonnement laser. Il existe également des traitements pour l'épilation utilisant non plus des lasers, mais une lumière (spectre assez large) se focalisant sur une assez grande surface de peau (environ 2,8 cm²) et présentant des risques de brûlures non négligeables. Ces procédés, souvent dénommés « lampes flash » tendent à se développer et il conviendra de les encadrer comme les lasers. [...] La CSC demande de : 1. Faire appliquer dans l'attente d'une modification de la réglementation, les textes existants, et en conséquence interdire l'usage des lasers utilisés sur le corps humain par des personnes n'ayant pas de compétence médicale ou n'exerçant pas sous la responsabilité effective d'un médecin. [...] 4. Exiger de la part des personnes mettant en œuvre les techniques utilisant les lasers et les lampes flash des connaissances minimales qui pourraient être prodiguées dans le cadre d'une formation faisant l'objet d'une réglementation (procédure qui a déjà été utilisée avec succès pour les centres UVA). // RECOMMANDE aux consommateurs de consulter un médecin compétent préalablement à toute intervention mettant en jeu des appareils à laser ou à lampes flash. // DECIDE d''adresser cet avis à l'AFSSAPS. »

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