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Après Sarkozy

Après Sarkozy

Après Sarkozy
Mis en ligne le mardi 29 janvier 2013.

Publié dans le numéro 019 (Juillet-août 2012)

 

Le mois dernier, je faisais encore le malin. Je feignais de rechercher le socialisme avec mauvaise foi, comme si je n’étais pas au courant que l’heure n’était plus aux Grands Soirs. En réalité, on était (j’étais, tout du moins) comme à peu près tous ceux que je connais de près ou de loin : soulagé de voir enfin Sarkozy et ses tristes roquets la gueule déconfite ; je jouissais de l’entendre se ridiculiser, trouvais-je alors, en sortant des phrases comme « soyons dignes, soyons patriotes, soyons Français, soyons exactement le contraire, le contraire de l’image que certains auraient voulu donner dans un cas inverse ; vous êtes la France éternelle, je vous aime » [1], manifestement totalement improvisée, et à l’image de ce qui doit se passer dans son cerveau torturé quand on le laisse tourner tout seul, sans le goutte-à-goutte idéologique de Guaino et de l’autre petit facho dont le nom est déjà presque retourné aux poubelles de l’histoire et que j’ai déjà oublié ; soulagé, oui. On s’était même un peu bourré la gueule le soir du 6 mai, pour se prouver qu’on était content.

Depuis quelques jours pourtant, sa figure est revenue me visiter. Non que je l’aie jamais rencontré personnellement, ni même approché. Mais son visage, son souvenir sont avec moi. Une sorte de persistance rétinienne après dix ans de surexposition. Depuis quelques jours, je suis assailli par Sarkozy. Parfois physiquement : ainsi, lors d’une soirée qui se passait plutôt bien jusque-là, je m’amusai à porter un masque de Sarkozy sur la tête, acheté avant le premier tour de l’élection chez mon marchand de journaux. Il y avait aussi, chez ce buraliste, des masques de François Hollande ; je ne crois pas que ce soit par hasard que je choisis Sarko. En 2047, quand je le retrouverai au fond d’un tiroir, il sera la madeleine amère d’une époque durant laquelle la France s’est transformée comme rarement : la Révolution Sarkozyste (2002-2012). Je doute qu’il reste quelque chose de la présidence de Hollande en 2047 - à moins que la Grande Crise n’emporte la France et l’Europe dans la guerre civile et la révolution, ce qui 1. est improbable et 2. ne sera que dans une très faible mesure attribuable à l’ami François. Et moi en 2047, j’aurai le Masque de Sarkozy, et ce sera comme les horribles masques d’Ensor qui dansent avec la mort et nous rappellent, avec leur affreux sourire, comme les années 1890 étaient laides et plombées. Les nôtres aussi, nos années 2000, furent affreuses, et le Masque de Sarkozy me le rappellera, ainsi qu’à mes éventuels descendants.

En attendant j’avais donc revêtu ce masque très troublant, une photo de Lui souriant, attachée à un élastique qu’on se passe au-dessus des oreilles. Angoisse : le spectre est à côté, il parle, il fume, il boit. Ce que le vrai Sarkozy ne fait pas : voilà un homme qui modère, réfrène même, les puissances de son corps en bridant ses envies parce que tout son flux vital devait être concentré sur sa Grande Tâche ; ce qui lui faisait ressentir, certainement, une immense supériorité morale sur ceux qui s’y adonnent, eux, à l’alcool, à la drogue, et qui n’ont pas de Grande Tâche ; Sarkozy, lui, qui ne boit pas, ne fume pas, contrôle son corps parce qu’il croit à la force de l’Esprit. C’est un idéaliste personnel, pas un idéologue conservateur : il est instinctivement de droite. Il croit, ou croyait, que la puissance de sa détermination peut changer l’ordre du monde. Pour sa santé mentale, sans parler de notre santé nationale, il eût mieux valu que ça ne marche pas en 2007, mais ça a marché. Il se vit alors confirmer qu’il pouvait vaincre le monde entier et se venger de lui par la seule puissance de la volonté. Il n’y a qu’à voir les sports qu’il pratique et qu’il veut montrer qu’il pratique : course à pied, cyclisme. Puissance de la volonté, triomphe de l’esprit sur le corps. Et donc le Masque de Sarkozy fume, et il boit, ce n’est pas vraiment lui : c’est son frère inversé, celui chez qui le corps triomphe de l’Esprit, comme vous et moi. C’était très étrange.

Et puis l’événement traumatique suprême est survenu quelques jours plus tard. Une pimbêche de quatorze ans, que mon travail m’amène à fréquenter avec quelques une de ses petites copines, m’a asséné sa vérité comme ça, au coin de la rue : « De toute façon, ça se voit trop que vous avez voté pour Sarkozy. Vous êtes de droite, ça se voit trop sur votre tête. Et puis vous êtes super catholique aussi ». Elle aussi semblait porter un masque, celui de la Jeunesse de France, blonde et pleines d’hormones délirantes, l’appareil dentaire s’affairant à standardiser son sourire. Face à des accusations si grossières, je chancelai, et devant tant d’ingénuité satisfaite, je me sentis dans l’obligation de nier. Erreur : elle en profita pour me porter l’estocade : « Alors Le Pen, vous avez voté Le Pen ». J’ai hésité à partir en courant, à les fuir, elle, petite pétasse monstrueuse et sa copine, une grande noire qui l’accompagnait et qui me balança, grave, que « Marine Le Pen, elle dit pas que des choses fausses, par exemple avec tous les envahissants (sic) qui arrivent - et puis moi je pense que vous êtes juif ». Le Pen ? Juif ? Mais putain de bordel, d’où lui venaient ces mots ? A ce moment-là, je voulais pleurer et appeler ma mère, mon grand-père et ma grand-mère, et donner une claque à ces gamines, dans une pulsion de violence à peine maîtrisée - et le RER m’a sauvé. Je mis quelques stations à me remettre du choc : dans quel univers parallèle étais-je parvenu pour qu’on me dise que j’avais l’air sarkozyste ? lepéniste ? juif ou catholique ? Bien sûr, l’ouverture de ce genre de vortex spatio-temporel n’est possible que dans la tête d’une gamine de treize ans ; mais quand même : qu’est-ce qui nous est arrivé ? Que s’est-il passé dans ce vieux pays pour qu’en dix ans, toute la vieille vase remonte à la surface, et imbibe jusqu’aux cerveaux innocents de deux banlieusardes gentiment écervelées ? Comment ces étranges préoccupations ont pu leur polluer la tête à elles aussi, qui ne devraient pourtant penser qu’à leurs amours collégiennes, à fumer des joints derrière le Lidl et faire des tours de scooter avec Karim et Kevin ?

Il faut se rendre à l’évidence : être gouvernés pendant dix ans par des mutants post-idéologiques nous a atteints plus profondément qu’on n’aimerait le croire. Déjà : c’est comme s’ils me manquaient. Je regrette, signe certain d’une grave altération de mon économie psycho-politique, l’absence de toute polémique à base raciale, anti-pauvre, nationaliste, « civilisationnelle », et la disparition probable des provocations vulgaires à la tête de l’Etat : je crois que je m’étais habitué à les haïr et que je ne sais pas encore comment transformer ces passions tristes en quelque chose de plus humain. En dix ans, j’avais pris l’habitude (déplorable, mais c’était drôle), de divertir les amis ou de provoquer d’autres semi-connaissances en parodiant, mot pour mot, le discours de la novlangue foireuse du régime : c’était si simple. «  Mais Monsieur Machin, les Français attendent de nous que nous élevions le débat. Il faut abandonner les petits clivages partisans : il faut dire les choses. La France, les Français, peuvent supporter qu’on leur dise la vérité. Vous trouvez normal, Monsieur Machin, que des bandes de jeunes brûlent des voitures pendant qu’on sert de la viande hallal dans les cantines de nos écoles ? Moi je ne trouve pas ça normal, et ça ne me dérange pas de le dire. » Ils étaient totalement prévisibles, et ils avaient toujours raison : c’était tellement facile, d’être de droite, que ça faisait presque envie. Leurs conneries étaient si énormes qu’il suffisait de les dire pour se rendre compte de leur absurdité.

Mais le fait est qu’en dix ans, j’ai appris leur langue. Nous l’avons tous apprise. C’est comme ça qu’ils nous ont eus. L’hégémonie culturelle, ils appellent ça. Une sorte de Lingua Sarkozii Imperii qui risque bien de nous durer quelques décennies ; un type comme Manuel Valls, dont la saga commence à s’écrire dans la presse, parle couramment la novlangue de l’ancien régime. « Le sarkozysme s’insinua dans la chair et le sang du grand nombre à travers des expressions isolées, des tournures, des formes syntaxiques qui s’imposaient à des millions d’exemplaires et qui furent adoptées de façon mécanique et inconsciente. » C’est ce que dit Klemperer du nazisme [2] ; me voici me complaisant dans les facilités du reductio ad Hitlerum, mais je ne m’explique pas autrement comment mon appartenance à la confession juive ou catholique peut vraiment intéresser deux gamines de treize ans (parce que ça avait l’air de les travailler), comment une grotesque insulte (« Pôv’con ! ») a pu s’imposer jusque dans les cortèges des manifestations hostiles au régime. Il fallait être solide, bien armé ou bien borné pour résister à cette tempête de merde (tempête qui s’est abattue sur nous, cela mérite d’être rappelé avant qu’on lui érige une statue de l’oubli, dès la campagne de Jacques Chirac en 2002).

Bon. Normalement, c’est maintenant que je devrais vous révéler ma vérité sur la Révolution Sarkozyste (2002-2012). Ce serait mon apport à la pensée politique contemporaine. J’ai essayé : la version que vous lisez est le fruit de nombreuses triturations, coupes et rajouts, et finalement, j’ai presque tout viré. Le sarkozysme est un mouvement sans manifeste : pour le définir, il faudrait faire son histoire, et faire ça sérieusement : ça nous apprendrait deux ou trois choses sur la France, c’est-à-dire sur nous. Tout ce que je peux dire, de mon petit point de vue à moi, c’est ce qu’il nous aura légué. Par exemple, la haine de l’islam. C’est la haine de l’islam qui leur fera gagner les prochaines élections : j’ai assisté à des meetings du l’ex-président quand il l’était encore, et les ovations les plus enthousiastes étaient invariablement réservées aux attaques contre l’islam, évidemment déguisées en défense de la « laïcité » et en refus du « communautarisme », mais ça ne trompait personne, ni eux, ni moi, et je suis sûr qu’ils auraient applaudi aussi si quelqu’un avait gueulé quelque chose comme « les Arabes à la Seine » (toute proche : c’était à la Concorde). Bien sûr, ils ne l’ont pas inventée, la haine de l’islam. Elle est dans l’air du temps depuis le 11 septembre 2001, depuis que les néoconservateurs américains ont mis en pratique le « choc des civilisations » avec la bénédiction, en France, des premiers thuriféraires de la Révolution Sarkozyste ; elle est dans l’air du temps en Italie, au Pays-Bas, en Norvège, où Anders Breivik en a tiré des conclusions pour le moins radicales. Chez nous, Sarkozy, Guéant, Copé, Besson et les sombres guignols de la « Droite populaire » auront devant l’histoire la responsabilité d’avoir dissimulé leur haine de l’islam en « défense de la République » et de ses valeurs, comme les nazis firent de l’antisémitisme le pivot de la défense de la Volksgemeinschaft germanique. Deuxième (et dernier) reductio ad Hitlerum, désolé.

Voilà un apport de la Révolution Sarkozyste à notre histoire nationale. Pour le « pétainisme transcendantal », voyez Alain Badiou. Pour Copé en slip dans la piscine de Takieddine, voyez chez Mediapart. Moi ce que je dis, c’est que le nouveau là-dedans, ce n’est pas qu’ils se fassent élire sur des programmes crapuleux et moralement douteux, ni qu’ils aient essayé de servir dans les brouzoufs d’une vieille milliardaire en espérant ne pas se faire choper. Tout cela est fort ancien. Ce qui est nouveau là-dedans, c’est qu’ils s’en foutent. Vraiment : ils n’essaient même plus de se cacher. Quand l’un d’entre eux se faisait pincer, ils le laissaient au gouvernement. C’est parce qu’ils sont, d’une manière ou d’une autre, à l’image de leur chef déchu : des êtres entièrement spirituels, pour qui la carrière politique est la source de tout flux vital. Ils ne touchent pas terre ; depuis qu’ils se sont engagés dans la carrière, ils ne sont plus soumis aux règles des mortels que nous sommes. Ainsi sont-ils capables de séparer leur corps de leur esprit, de séparer le public du privé, et même, tels Eric Woerth, de bâtir dans leur propre tête, des « murailles de Chine » entre différentes parts de leur âme (Eric Woerth avait réussi à séparer son cerveau en compartiments étanches, disait-il ; dans l’un se trouvaient les données concernant ses fonctions de ministre du budget ; dans l’autre celles de trésorier de l’UMP, sans communication possible entre eux). Ils « cloisonnent », et c’est là leur secret : rien ne se tient si la Grande Tâche l’exige - servir le chef, ou quand on est le chef, le rester. Là non plus, rien de nouveau peut-être... si ce n’est l’abolition de la pudeur.

Et Sarkozy, alors. On le dit revenu de Marrakech, où il s’est reposé, l’ancien président du peuple, chez le roi du Maroc. On l’a vu avec BHL, construisant avec lui sa gloire posthume de Grand Guerrier, Libérateur des Libyens. Posthume ? Oui : il est mort le 6 mai, en même temps que sa Grande Tâche. En devenant un loser pour l’éternité, il n’est plus Sarkozy - un Français « comme les autres », a-t-il dit. Mais il sait que c’est impossible : il est condamné à errer dans les limbes, tel Giscard traînant son boulet pendant plus de trente ans. Abandonné par le sortilège, ne pouvant plus se dire, tous les matins devant le miroir magique de l’Elysée, « C’est moi le président », seul, comment s’en sortira-t-il ? J’ai de la peine à imaginer ce qui s’est passé dans la tête de Sarkozy dans les semaines précédant sa défaite : l’a-t-il sentie, a-t-il su à temps que sa Volonté n’était plus suffisante pour encore une fois emporter la mise ; ou s’est-elle viandée, sa Volonté, contre un mur dont il n’avait même pas envisagé l’existence ? Je penche pour la seconde solution : je crois que jusqu’au bout, jusqu’aux premiers sondages tombés le dimanche 6 mai à 14 heures, il s’est laissé abuser par sa Volonté, et qu’il a dû beaucoup souffrir. C’est bien fait pour lui, sans doute ; et pourtant, pourtant, j’en ai presque pitié, du pauvre Sarkozy. C’est difficile à croire, mais c’est un frère humain, lui aussi. J’ignore les tourments secrets qu’il subissait quand il décida de « se lancer », il y a trente-cinq ans, quand il devint maire de Neuilly à vingt-cinq et se hissa jusqu’au sommet de notre société malade, rampant, estoquant, écrasant tout sur son passage ; quelque chose comme une culpabilité sourde, un truc qui ne passe pas avec le reste du monde, les « contradictions inexplicables » qui gouvernent les fauves vengeurs et fiévreux à la Nixon, Blair et, donc, Sarkozy. Lui qui croyait, aussi, aux forces de l’Esprit, il ne nous quittera pas ; et nous vivrons longtemps dans les débris de ce que sa fureur aura fait de nous.

 

 

NOTES

[1] Lors de son dernier discours public, reconnaissant sa défaite le 6 mai 2012

[2] Victor Klemperer, Lingua Tertii Imperii. La langue du Troisième Reich, Carnets d'un philologue, 1947, traduit par Elizabeth Guillot en 1996

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