VEN17NOV2017
Rubrique Agenda
Accueil > Articles > Sommation > Marketing, disent-ils >

Attentifs et solitaires

Attentifs et solitaires

Attentifs et solitaires
Mis en ligne le mercredi 18 février 2009 ; mis à jour le mardi 26 mars 2013.

Publié dans le numéro XI (sept.-oct. 2008)

«Attentifs, ensemble». Les Parisiens, en lisant cette phrase nominale, auront immédiatement à l’oreille la voix féminine glaçante à la diction chaloupée et autoritaire qui scande « aaattentifs eeeensemble » aux pauvres êtres humains que nous sommes tous, libres, égaux, fraternels, et n’ayant jamais pensé que le monde porterait une époque où « être ensemble », en temps de paix, ce serait jouer à la peur de la guerre.

 

Vigipiraterie oblige (hissée au niveau rouge par Dominique de Villepin depuis les attentats de Londres), des affichettes fleurissent depuis juillet 2005 dans le métro parisien. Leur titre est donc : « Attentifs ensemble. 7 consignes à respecter ». En dessous, sept petits ronds de couleur, qui font référence aux sept pictogrammes, dont le fond est coloré. Rond jaune ? Etiquetez. Rond vert ? Contactez. On apprenait la couleur des lignes de métro, il faudra à présent associer à une couleur un ordre. Etiquetez, Ne vous séparez pas, Regardez, Parlez-en à votre voisin, Contactez, Suivez les consignes, Facilitez. Que d’impératifs !

Consigne n°1. ETIQUETEZ systématiquement tous vos bagages. Oui, oui, oui. Sys-té-ma-ti-que-ment. Le sac à main ? Etiqueté. Le sac au dos ? Etiqueté. La bombe ? Etiquetée. Nom, prénom, adresse. (Ben Laden, Oussama, grotte n°234B, Afghanistan... N’est-ce pas d’une utilité extrême ? CQFD). Tout colis suspect abandonné étant de toutes manières détruit, boum ! la question est la suivante : le gros sac à dos de Durand, Pierrette, Nice, sera-t-il détruit avec moins de suspicion dans l’oeil du démineur que le gros sac à dos anonyme ?

Consigne n°2 : NE VOUS SEPAREZ PAS de vos affaires personnelles. Ce message doit être lu comme un pied de nez au service concurrent de la RATP qui dit si joliment « ne tentez pas les pickpockets ». Mon Dieu, ne me soumettez pas à la tentation : telle était la prière matinale du pickpocket lorsque, chaque jour il croisait Monsieur Rothschild, son sac Vuitton dûment étiqueté, si prompt à laisser traîner ses affaires personnelles dans les recoins. Hélas, plus jamais pareille scène n’aura lieu. Car à présent, NOUS NE NOUS SEPARERONS PLUS. Fini les divorces tragiques d’un homme et de son cabas.

Consigne n°3 : REGARDEZ sous votre siège et sur les racks. Attention ! Sur le pictogramme correspondant, l’oeil semble regarder sur son siège et sous... Sous les quoi, d’ailleurs ? - J’dois regarder sous l’siège ? – Mais non, abruti ! Là ! Le paquet qui fait tic-tic-tic ! Sur le rack, j’te dis ! C’est pour éviter de tels dramatiques dialogues que Le Tigre, avec sa générosité habituelle, me demande de vous livrer, lecteurs attentifs, la définition de l’anglicisme rack : à l’origine, un «rack» est un ratelier à foin dans une étable et par extension une étagère ou tout autre support sur lequel on dépose des éléments amovibles - par exemple des boîtiers électroniques. Porte-bagages mais aussi égouttoir, le rack est souvent métallique et à claire-voie. Mais le «rack» fut aussi le chevalet (l’instrument de supplice), et par extension une pratique d’extorsion d’où vient le mot «racket», auquel l’agent de la RATP pensait très fort lorsqu’il se lança dans la conception de cette affiche ayant pour seul mérite de faire progresser notre vocabulaire.

Consigne n°4, Si vous repérez un bagage abandonné PARLEZ-EN A VOTRE VOISIN. Notre gentillesse n’ayant plus de borne, on vous écrit le dialogue, vous n’aurez qu’à jouer la scène. - Monsieur ? - oui mademoiselle ? - Euh... monsieur... Vous avez-vu, là, sur le rack ? - Sur le quoi ? - Le colis piégé, là, sur le rack - Sur l’Irak ? quoi ? - Le gros sac sur l’rack. - Ben quoi le gros sac ? - Euh... Il est à vous ? - Non, pourquoi ? - Et c’est quoi alors ce petit bruit tic-tic-tic ? - C’est mon coeur qui bat. (Ils s’embrassèrent, partagèrent un «a rack of lamb» i.e. «un carré d’agneau», et eurent beaucoup d’enfants).

Consigne n°5. En cas de doute, CONTACTEZ les agents présents (conducteur, contrôleur, agents d’accueil...) Et là, on se demande (en majuscules, comme la RATP) : EN CAS DE DOUTE SUR QUOI ? En admettant que la RATP ne fasse pas là allusion à René Descartes, en plein doute méthodique dans le métropolitain, quelle est l’hypothèse plausible pour expliquer ce « doute » qui pourrait tous nous saisir ? Ce doute que ne vient préciser aucun bout de phrase ? Un doute diffus, général : le sentiment de la peur.

Consigne n°6. SUIVEZ LES CONSIGNES les agents sont formés pour votre sécurité. On appelle ça une mise en abyme : « 7 consignes à respecter » dont l’une dit « suivez les consignes ». Obéissons à obéir ! Ayons peur en cas de peur ! Et ce pictogramme magnifique où les deux petits bonhommes semblent avoir la tête rentrée dans les épaules devant le point d’exclamation blanc (symbole de : l’ordre !) et devant le doigt tendu (un index, bien sûr, un index : pas de blague sur le fait qu’il est étrangement situé au centre de la main)

Consigne n°7. FACILITEZ les opérations de contrôle. Bref : ça commence comme une menace de guerre, et ça finit comme une vulgaire injonction de police : montrez vos papiers sans ronchonner ! A croire que pour concepteurs de l’affiche, il y a un lien de cause à effet entre toutes ces « consignes » : l’obéissance. En sept points, ça fait sacré, le chiffre 7. On notera que le contrôleur a une ceinture et un képi. Le petit bonhomme (nous, vous) lui tend un truc. Un ticket de métro ? Un pass navigo ? Non, vous plaisantez ! Avez-vous vu la taille démesurée de la chose ? Pas de doute : c’est un bifton ou un carnet de chèque pour soudoyer l’agent de l’autorité, qui lève la patte comme s’il allait faire top’là mon gars, à c’prix là je ferme les yeux. Et cette main pliée sur la hanche des deux protagonistes ! On serait au XIXe siècle en Arizona, c’est sûr : on croirait que ces deux-là vont se dire « dégaine, coyote ! » et tirer plus vite que leur ombre. Mais les trains à vapeur n’existent plus, et les terrorristes ne sont plus des Indiens. Nous vivons dans une époque calme. On n’est qu’au niveau rouge, pensez. Si la situation s’aggrave, ce sera le niveau « écarlate » de Vigipirate, là où... (on vous passe les détails de l’horreur). Peut-être que les affiches de la RATP seront imprimées en 4x3 alors ? Ayez des doutes. Parlez-en. Obéissez. C’est pour votre sécurité. Ce qui est censé unir le corps social aujourd’hui ? Être attentifs ensemble à sa propre maladie : la peur. Et comme dans un corps, le jour où le psychosomatique tombe vraiment malade, il ne se soigne pas plus vite de s’être imaginé mourir vingt fois.



Accueil | Plan | Contacts | RSS | Mailing-list | Ce site