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Le chiendent, c’est lui !

Round’up.

Le chiendent, c’est lui !

Le chiendent, c'est lui !
Mis en ligne le mardi 2 décembre 2008.

Publié dans le numéro X (juillet-août 2008)


Regardez-le, ce petit bonhomme avec son chapeau (qu’on imagine de paille), ses bottes, son tablier, ses gants, et son ventre rebondi dans sa salopette ! C’est un bon vivant, assurément. Oh, il tire la langue lorsqu’il fait un effort, sans jamais cesser de sourire - comme il a l’air brave ! Et lorsqu’il lève le genou très haut pour asperger des feuilles, comme il est rigolo ! Sourire en jardinant... Le bonheur, quoi. Le chien aussi tire la langue, hhh hhh hhh, il suit son maître en haletant. Ca marche toujours, le coup du chien. Un bon gros corniaud, un mélange d’épagneul et de jack russel. Hirsute à souhait. Pas même besoin d’être dessiné avec la langue qui pendouille pour avoir l’air sympa. Le chien sympa est toujours sympa - même photographié, même réel.

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Publicité Round’Up

Garder les gentils et tuer les méchants. N’est-ce pas la définition du bonheur ? Brousailles, orties, pissenlits, chiendent : ce sont les méchants. Nos fières plantes cultivées : ce sont les gentils. Et vous savez quoi ? Les méchants sont très méchants, et plus forts que les gentils. Le malheur les rend coriaces, plus vigoureuses que nos fières plantes. Mais les gentils, outre leur fierté, ont une arme : l’intelligence. Et l’intelligence, c’est de faire appel à Monsanto et à son célèbre produit destructeur, le Round’up. Car il est bien temps d’y mettre un terme. Alors là, chapeau bas. Il est bien temps. ça y est. Il est plus que temps. Des années, des lustres, des siècles qu’on baissait les bras. Y mettre un terme. Oh la belle litote !

Alors évidemment, la marque distille du bout des lèvres quelques conseils de bon sens : ne pas traiter par temps de pluie pour éviter « l’éventuel écoulement du produit vers des points d’eau », ne par surdoser, mettre des gants comme « pour tout produit phytosanitaire ». Jamais les mots pollution, contamination, toxicité ne sont prononcés. Le produit s’écoule ? Il ne faut pas. Et le magnifique « Il vaut mieux éloigner les animaux lors d’un traitement au Roundup », non pas parce que votre matou friand d’herbe à chat ou votre chien se faisant les dents sur du chiendent pourraient tourner de l’oeil en mâchonnant une broussaille, non ! mais parce que « avec leurs pattes, ils pourraient propager du produit sur la pelouse ».

Sur le site internet, cette trouvaille : à la question « le désherbage manuel est-il une solution pour garder son jardin toujours propre ? » la réponse est « vrai et faux », développée en : « vrai, à condition d’y passer des heures ! Faux, car c’est une solution peu efficace. Tout fragment de racine donnera naissance à de nouvelles plantes ». L’introduction aux fiches 1 et 2 font verser des larmes ; une tragédie de Shakespeare est moins triste : « Oubliez votre mal de dos, vos genoux rompus, vos doigts endoloris par des heures d’arrachage manuel / Encore un week-end perdu à arracher les mauvaises herbes. Il suffit d’oublier un fragment de racine pour devoir tout recommencer. Et si vous demandiez un coup de main à Roundup, le complice de votre tranquillité ? » C’est tellement vrai : mettre du Round’up, empoisonner la terre - quelle tranquillité d’esprit soudaine, quel repos, quelle fierté ! Puis, toujours en introduction, cette phrase quelque peu sur la défensive : « Faites-vous votre propre idée en démêlant le vrai du faux concernant le désherbant le plus réputé du monde ! » C’est peut-être l’occasion, en effet. De rappeler, n’en déplaise au sourire de ce petit bonhomme, quelques vérités. Le Roundup est un produit irritant et toxique ? VRAI. Le glyphosate est un herbicide total, non-sélectif, qui reste durablement dans le sol ? VRAI. Le Roundup est nocif pour la santé humaine (congestion des poumons, troubles respiratoires, endommagement des reins et de l’appareil reproductif) ? VRAI. Le Roundup se propage dans les rivières et les eaux souterraines ? VRAI. La concentration de Roundup dans nos cours d’eau est largement supérieure à la norme dans plusieurs régions françaises ? VRAI. Les dirigeants de Monsanto ont été condamné en France et aux Etats-Unis pour publicité mensongère concernant le Roundup ? VRAI.

En janvier 2007, suite à une plainte déposée en 2001 par Eau & Rivières de Bretagne, Monsanto a été condamné pour publicité mensongère par le tribunal de Lyon. La publicité précédente du Roundup mentionnait en effet avec un aplomb ahurissant : « biodégradable », « laisse le sol propre », « respect de l’environnement », « efficacité et sécurité pour l’environnement ». Le tribunal ajoute « l’adjonction d’un logo représentant un oiseau [pouvant] laisser faussement croire au consommateur à l’innocuité totale et immédiate desdits produits par suite d’une dégradation biologique rapide après usage, alors que le glyphosate [...] présente une écotoxicité manifeste et ne se dégrade pas rapidement dans la nature, puisque selon les études effectuées par le groupe Monsanto lui-même, un niveau de dégradation biologique de 2 % seulement peut être obtenu après 28 jours »# [note : jugement n°77476 du 26 janvier 2007]. L’oiseau a été remplacé par un chien. On a bien le droit d’avoir un chien tout de même ? En revanche, le chien du spot TV où on voyait un gentil clébard asperger son jardin au Roundup, comme un grand, a été également condamné : « un chien procédant seul à la pulvérisation du produit sur une plante à détruire, est également de nature à induire en erreur le consommateur sur l’innocuité totale et immédiate du dit produit. » Le jugement fut sans appel : « Attendu qu’il apparaît que les préposés du groupe Monsanto n’ignoraient pas, préalablement à la diffusion des messages publicitaires litigieux, que les produits herbicides pour jardins d’amateurs visés à la prévention présentaient un caractère écotoxique ». L’ancien dirigeant de la société Monsanto Agriculture France a été condamné à 15000 euros d’amende, et publication du jugement dans Le Monde et une revue de jardinage. Bien sûr, cette condamnation pour publicité mensongère du fabricant du pesticide le plus vendu dans le monde est une bonne nouvelle. Mais lorsqu’on voit leur publicité actuelle et son ton bon enfant, on s’interroge... L’article 36 de la loi sur l’eau adoptée le 30 décembre 2006 par l’Assemblée nationale renforce cette interdiction en prohibant « les publicités pouvant donner une image exagérément sécurisante ou de nature à banaliser leur utilisation ». Un bonhomme souriant qui profère des mensonges par omission, n’est-ce pas une image exagérément sécurisante ? Pendant ce temps, la terre crève parce que l’Etat n’ose pas définitivement interdire aux consommateurs inconscients le droit de privilégier le mirage de leur beau gazon à l’état de la terre, de l’eau, et de la santé de tous.

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