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Les conséquences sociologiques de Mme McCorvey

Les conséquences sociologiques de Mme McCorvey

Les conséquences sociologiques de Mme McCorvey
Mis en ligne le jeudi 5 juillet 2007 ; mis à jour le mercredi 22 août 2007.

Publié dans le numéro III (juin 2007)

Il y a quelques mois, l’ancien sénateur américain de l’Etat de Géorgie, Zell Miller, en déplacement sur ses anciennes terres de Macon (Géorgie), suscitait l’émotion - toute relative dans ces régions du sud des Etats-Unis d’Amérique - en déclarant avec véhémence que la plupart des difficultés rencontrées aujourd’hui par son pays - revers militaires en Irak, crise de la sécurité sociale, immigration clandestine - trouvaient leur origine dans la légalisation judiciaire de l’avortement, trente ans plus tôt, par le célèbre arrêt de la Cour suprême des Etats-Unis Roe v. Wade (22 janvier 1973). Nous sommes, déclarait-il en substance, trop peu nombreux - trop peu de soldats, trop peu de contribuables, trop peu de citoyens américains - parce que les juges de la Cour suprême ont autorisé le meurtre à grande échelle de millions de bébés américains. Zell Miller avance un bodycount de 45 millions de fœtus.

L’arrêt Roe v. Wade est au cœur de nombreuses controverses tant constitutionnelles que scientifiques - parfois sanglantes - entre tenants du libre choix (pro-choice) et militants anti-avortement (pro-life). Mme Norma L. McCorvey elle-même - aka Jane Roe - dont la grossesse et la contestation de la prohibition de l’avortement par les lois de l’État du Texas ont abouti à cette décision de justice historique a rallié le mouvement pro-life dans les années 1990, et combat désormais avec constance le droit constitutionnel des femmes à l’avortement.

Cependant, la théorie selon laquelle la légalisation de l’avortement aurait précipité les Etats-Unis d’Amérique sur la pente du déclin démographique - bientôt accompagné d’un triple déclassement militaire, économique et ethnique - ne résiste pas à l’analyse. L’erreur de l’ancien sénateur - démocrate ! - de l’Etat de Géorgie est moins arithmétique que logique. Les statistiques de l’Alan Guttmacher Institute (www.guttmacher.org) révèlent bel et bien qu’environ 45 millions d’avortement légaux ont été réalisés aux Etats-Unis depuis 1973. On en dénombre à l’heure actuelle un peu moins de 1,3 millions chaque année, soit environ un avortement pour 4 naissances [1]. Mais on ne peut en déduire mécaniquement que la population américaine a été amputée d’autant au cours des 30 dernières années. En effet, le recours à l’avortement n’a que des conséquences marginales sur la descendance finale d’une femme, c’est-à-dire sur le nombre total d’enfants qu’elle aura au cours de sa vie féconde. Le recours à l’avortement permet, en premier lieu, de modifier le calendrier des naissances tout au long de la vie féconde, c’est-à-dire, de reporter dans le temps le moment de la naissance sans réduire (ou en réduisant à la marge) le nombre de naissances. Levitt, Donohue et Grogger, dans un papier à paraître, ont ainsi mis en évidence que chaque avortement pratiqué sur une adolescente [2] réduit de moins de 10 % le nombre total d’enfants qu’elle aura au long de sa vie. La légalisation de l’avortement n’a donc réduit qu’à la marge le nombre total d’américains, soldats ou contribuables, foulant le sol des Etats-Unis. Ce constat négatif n’épuise cependant pas la question : un fait social de cette ampleur peut-il être sans conséquences ? Avec quelle force et par quels biais ce gigantesque déplacement temporel de population travaille-t-il la société américaine ?

Une telle question ne saurait recevoir de réponse simple et univoque. Des éléments de solution peuvent cependant être recherchés dans les rues de New York, au milieu des années 1990. En l’espace de 7 ans, les autorités municipales ont enregistré une baisse vertigineuse du nombre de crimes et délits perpétrés. Entre 1994 et 2001, le nombre d’homicides, de vols de voiture et de cambriolages a décru de plus de 60 %. Ce phénomène n’est pas propre à la ville de New York. La principale question à laquelle font aujourd’hui face les criminologues américains consiste - aussi improbable que cela puisse paraître - à tenter de rendre compte des causes de la baisse continue, depuis le début des années 1990, de la criminalité aux Etats-Unis, en particulier dans ses formes les plus violentes (crimes de sang, viols, etc.). Selon les statistiques du Federal Bureau of Investigation (FBI), 1,39 millions de crimes violents dont 16 692 meurtres ont été perpétrés aux Etats-Unis en 2005 (Uniform crime reporting program). C’est, respectivement, 27 % et 32,5 % de moins qu’en 1991. Compte tenu de la croissance de la population sur la période, cela correspond à une baisse d’environ 40 % du taux de criminalité violente par habitant [3].

De nombreuses théories ont été bâties pour expliquer ce phénomène de déclin massif et général de la criminalité aux Etats-Unis : croissance économique, vieillissement de la population, accroissement des taux d’incarcération, stratégies policières innovantes, etc. Michael Gladwell, dans son best-seller The Tipping Point et, avec moins de style, le service de presse de la ville de New York, ont développé une modèle épidémiologique de la criminalité : la violence est un phénomène épidémique, contagieux, qui prospère dans les contextes permissifs. Adaptant la théorie de la vitre brisée (Broken Window Theory) élaborée par les criminologues James Q. Wilson et George Kelling, Michael Gladwell estime que chaque infraction ou incivilité fût-elle insignifiante doit donner lieu à une réponse ferme et immédiate des autorités (tolérance zéro). Cette attention aux détails (la vitre brisée, les graffitis [4], la fraude dans les transports, etc.) déclenche un processus « vertueux », cumulatif, qui endigue la propagation de l’épidémie de criminalité.

Cette analyse est peu convaincante. Elle ne saurait rendre compte de la baisse de la criminalité qu’à New York, seule ville ayant mis en œuvre de façon explicite et constante une politique de la « vitre brisée », alors que nous cherchons à expliquer un phénomène général. Elle est incohérente avec le calendrier des faits : cette politique a été mise en œuvre à compter de 1994, par le nouveau maire, Rudolf Giuliani, soit trois ans après que la criminalité a entamé son mouvement de baisse continue.

Steven Levitt et John Donohue ont proposé une explication alternative et controversée de cette baisse de la criminalité aux Etats-Unis : elle résulterait, à 20 ans de distance, de la légalisation de l’avortement aux Etats-Unis par l’arrêt Roe v. Wade de la Cour suprême, à la suite de la plainte introduite par Mme McCorvey devant le tribunal du comté de Dallas (Texas) [5]. Leur raisonnement est le suivant : l’avortement concerne de façon disproportionnée des grossesses non désirées qui sont le fait de femmes seules, jeunes et vivant sous le seuil de pauvreté. Les enfants nés et élevés dans ce contexte sont, dans des proportions très marquées, plus susceptibles que la moyenne de commettre des actes criminels. Il en résulte que les cohortes post Roe v. Wade, exposées à l’avortement légal, devraient enregistrer des taux de criminalité plus faibles. En arrivant aux âges où l’activité criminelle est la plus intense (18-24 ans), ces cohortes, dont la propension au crime est moindre, viennent progressivement remplacer des cohortes où la proportion de criminels est plus importante, réduisant ainsi le taux de criminalité global. Pour le dire autrement : l’avortement permet aux femmes de retarder le calendrier des naissances de leurs enfants pour les accueillir dans de meilleures conditions. L’amélioration des conditions d’existence de ces enfants se traduit par une moindre prévalence des comportements criminels au sein de ces générations et, à terme, au sein de la population générale.

Sans s’attarder sur l’analyse formelle de Levitt et Donohue, on peut relever que (i) le calendrier de la baisse de la criminalité est cohérent avec la théorie, puisque le taux de criminalité entame son déclin à compter de 1991 soit 18 ans après la légalisation de l’avortement et donc au moment de l’épanouissement, dans la carrière criminelle, des cohortes post Roe, (ii) les Etats qui ont légalisé l’avortement avant Roe [6] ont enregistré un déclin précoce du taux de criminalité, (iii) les Etats où la proportion d’avortement est la plus importante ont enregistré un déclin plus marqué du taux de criminalité et (iv) la baisse du taux de criminalité est bien le fait de générations nées après Roe et non d’individus plus âgés qui auraient amendé leur comportement pour une raison tout à fait exogène. Levitt et Donohue estiment ainsi que la légalisation de l’avortement explique 50 % de la baisse de la criminalité enregistrée aux Etats-Unis depuis le début des années 1990.

Bien entendu, comme ont dû le répéter les auteurs, sous le feu nourri et prévisible des critiques [7], il s’agit d’une analyse purement positive, sans aucune ambition normative au regard du débat sur le droit à l’avortement.

NOTES

[1] L'ordre de grandeur est similaire en France, bien que la question du dénombrement exact des avortements soit sujette à controverses : on dénombre 200 000 avortements chaque année et, environ, 800 000 naissances.

[2] Aux Etats-Unis, 52 % des avortements concernent des femmes âgées de moins de 25 ans : 19 % ont moins de 20 ans et 33 % ont de 20 à 24 ans.

[3] La tendance, pour les homicides, est identique en France où le nombre d'homicide par habitant a baissé de 33 % passant de 1,5 pour 100 000 à 1 pour 100 000 depuis le milieu des années 1990.

[4] George Kelling, engagé comme consultant par la New York Transit Authority, a engagé une politique de lutte contre les graffitis.

[5] Cf. The Impact Of Legalized Abortion On Crime, Quarterly Journal of Economics (2001).

[6] New York, Washington, Alaska, Hawaii et la Californie.

[7] Pour une critique académique, cf. Foote and Goetze, Testing economic hypotheses with State-level Data : a comment on Donohue and Levitt (http://bosfed.org/economic/wp/wp2005/wp0515.pdf) et la réponse de Levitt (http://www.freakonomics.com/blog/2005/12/05/)

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