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Les égouts

Les égouts

Les égouts
Mis en ligne le lundi 13 juin 2011 ; mis à jour le lundi 13 décembre 2010.

Publié dans le numéro 001 (janvier 2011)


« Il creusait des égouts magnifiques. »

(Jules Simon, Le Gaulois, mai 1882 : éloge d’Haussmann que ce dernier cite dans ses Mémoires.)


« Paris a sous lui un autre Paris ; un Paris d’égouts ; lequel a ses rues, ses carrefours, ses places, ses impasses, ses artères, et sa circulation qui est de la fange, avec la forme humaine de moins. » Paris est la ville totale, poursuit Hugo au début de l’épopée souterraine de Jean Valjean dans Les Misérables, et « là où il y a tout, il y a l’ignominie à côté de la sublimité ». Seulement Paris ne fait rien à moitié : l’« abject » ne saurait y être que « grandiose ». Le « prodigieux réseau ténébreux » de ses égouts constitue la face obscure de la grande ville, où peu s’aventurent, dont il n’y a pas même de plan, où seul le forçat surhumain peut s’orienter. Les égouts résument ce qui ronge la ville, la noirceur dont elle se nourrit, qu’elle produit, qu’elle nie, et communiquent en cela dans les cartographies imaginaires avec les catacombes et les carrières. Nerval, le Ténébreux, le Veuf, l’Inconsolé, ne s’est-il pas justement pendu à une grille d’égout scellée dans un mur de la rue de la Vieille-Lanterne ?

À l’orée du XIXe siècle, Paris est un cloaque à ciel ouvert. Le pouvoir royal s’est certes emparé tôt du problème : les rues sont depuis longtemps pavées, creusées en leur milieu d’un « ruisseau » qui draine les eaux vers l’égout, puis vers la Seine. Mais les travaux sont menés au jour le jour, avec un empirisme gothique qui révolte les esprits modernes gagnés à l’hygiénisme, à commencer par les saint-simoniens que l’épidémie de choléra de 1832 finit de scandaliser. Rarement maçonnés, à l’air libre, ou parfois recouverts à la hâte, endommagés, bouchés, abandonnés à leur triste sort, les égouts voient toutes sortes d’immondices s’amonceler : sable, vase, déchets domestiques, excréments, carcasses animales, eau fermentée, pansements ensanglantés des hôpitaux, suif... Ce sont des eaux noires et épaisses, nauséabondes, qui croupissent en pleine ville, ou se déversent péniblement dans la Seine - dont les Parisiens boivent encore l’eau. Ce sont, aux premiers orages, des reflux qui inondent régulièrement caves et rez-de-chaussée. On écrit des rapports effrayants. On envisage à plusieurs reprises des travaux. Mais on renonce, tant en raison de leur ampleur (la faiblesse de la pente naturelle, qui explique en partie l’engorgement des égouts, requerrait de creuser pour créer de plus forts dénivelés, et donc de reconstruire des quartiers entiers) que par peur du coup de pioche qui réveillerait les miasmes enterrés. Paris, couvert de sa célèbre « boue », apparaît sans cesse menacé par le « plomb », terme aux accents d’alchimie qui désigne alors les exhalaisons toxiques en tout genre.

Eugène Belgrand, ingénieur héroïque dont le nom est inscrit au panthéon des sciences et techniques du premier étage de la tour Eiffel, met son inventivité au service du grand projet haussmannien. On purge le monstre, on perce son corps pour équilibrer ses humeurs. Placée sous le signe de la rationalité et de la transparence maîtrisée des cartes, son œuvre effectue le passage d’un réseau chtonien, fourmillant et sauvage, presque naturel puisqu’il se coulait sur le timide relief parisien, à un réseau artificiel, systématique, qui civilise le sous-sol et double la ville de surface, stratégiquement embellie, d’une ville souterraine sans replis. L’obscur devient clair, le renfermé est aéré, le caché est visitable, ce qui stagnait circule, ce qui résistait est curé, l’informe se dessine dans la fameuse section ovoïde renversée.

« Aujourd’hui, écrivait déjà Walter Benjamin dans les années 1920, on peut, pour deux francs, se procurer un ticket qui donne le droit de visiter ce Paris très nocturne, qui est bien meilleur marché et bien moins dangereux que le monde d’en haut. » Le diable a déserté des égouts devenus musée et même, grâce aux déversoirs d’orage, remparts bienveillants qui protègent la ville des inondations. Paris manquerait-il alors de cauchemars, d’aventures ? Le centenaire de l’inondation de 1910 célébré cette année a ravivé, à la faveur de probabilités teintées de numérologie, le spectre de l’apocalypse aquatique. Une crue exceptionnelle de la Seine pourrait prendre les égouts en défaut. La mairie de Paris se prépare. Et les consignes qu’elle diffuse, à suivre en cas d’alerte, s’achèvent sur une injonction où semble encore souffler l’esprit de la négation : « N’allez pas chercher vos enfants à l’école. »

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