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Emerson : made in cynisme

Emerson : made in cynisme

Emerson : made in cynisme
Mis en ligne le lundi 3 septembre 2007 ; mis à jour le mercredi 22 août 2007.

Publié dans le numéro IV (ÉTÉ 2007)

Ce n’est pas une prédiction, c’est une certitude. Lorsque l’on naît en Chine, Emerson est catégorique : on ne naît plus enfant, on naît « nouveau consommateur d’articles en plastique ». 17 millions : c’est le nombre de naissance escomptées en Chine pour l’année 2007, compte tenu des projections démographiques. Il y a quelque chose qui nous chagrine presque : la politique de l’enfant unique, mise en place pour freiner la croissance de la population chinoise. Que de consommateurs potentiels de plastique en moins ! Dire qu’il aurait pu naître vingt millions, si ce n’est plus, de consommateurs ! Heureusement, la loi chinoise est souple : elle admet deux enfants pour les familles rurales ayant eu une fille comme premier enfant et pour les ethnies minoritaires. On se réjouit.

Ne nous attardons pas inutilement sur l’assimilation de l’enfant à un consommateur
- mettons cela sur le compte de la sincérité désarmante d’Emerson. Ce qui nous étonne en revanche, c’est de poser l’égalité absolue entre le nombre de naissances et le nombre de consommateurs nouveaux : c’est bien chaque enfant qui naît en Chine qui est un « nouveau consommateur d’articles en plastique ». Tous les enfants de Chine et non certains d’entre eux. Tous : ceux des villes, de Pékin, de Shangaï, mais aussi ceux des champs, les Ouïgours comme les Hmongs. Où sont-ils, les enfants chinois qui ne consomment pas d’articles en plastique ? Ils n’existent plus. Emerson vient de les rayer de la carte en une phrase. Les enfants qui jouaient avec des babioles en bois et en tissu : disparus, sous nos yeux.

Précisément, la photo est prise à Guilin. Ou du moins dans la région autonome Zhuang du Guangxi. Une région du sud du pays, limitrophe avec le Vietnam, très célèbre pour la beauté de ses paysages et ses « ethnies minoritaires » ayant préservé leur mode de vie traditionnel : des tourelles de calcaire, surnommées « pains de sucre » en raison de leur formes karstiques arrondies ; des rizières qui s’étendent au pied de ces drôles de montagnes, le long de la rivière Lijang, où des pêcheurs installés sur de longues barques en bambou pratiquent la pêche avec des cormorans. Cormorans que les touristes occidentaux peuvent aujourd’hui louer... de même qu’ils peuvent louer des habits traditionnels pour une séance photo.

Voilà donc un petit garçon du Guanxi en tenue traditionnelle. Sans doute un enfant Hmong ou Miao. Il va devenir un consommateur de plastique, quel bonheur ! Comme vos enfants. Il va troquer son cormoran contre une boîte de conserve, et ses joujous contre un jouet Mattel. La vie est belle.

À vous de voir s’il faut en rire ou en pleurer : c’est que si ça se trouve, c’est ce petit garçon Hmong qui, à 14 ans et 11 heures par jour (les pessimistes abaisseront l’âge et augmenteront le temps de travail), va fabriquer le jouet en plastique de son petit frère. Car la Chine fabrique plus de la moitié des jouets mondiaux, plus spécifiquement dans les provinces du Sud. D’où ce développement fulgurant en deux temps. Avant un petit Chinois pauvre, enfant unique, dont le mode de vie traditionnel avait été détruit, allait à la ville et fabriquait des milliers de petites roues de camion pour vos enfants. Aujourd’hui, Emerson nous apprend la bonne nouvelle : ce petit garçon vient de se hisser au stade de « nouveau consommateur » - il a trouvé plus pauvre que lui. Une main d’œuvre encore plus opprimée, encore plus mal payée, va lui fabriquer ses jouets. Et voilà pourquoi il est si beau et souriant. Mathématiquement, le bât blesse : si tous les enfants chinois deviennent d’un coup d’un seul des petits consommateurs, qui sont les fabricants ?

Il est en fin de compte rare qu’une publicité dégage un réel sentiment de désarroi face à la marche du monde. Celle-ci a été vue dans L’Expansion, mai 2007 : elle s’adresse à un public ciblé d’entrepreneurs qui auront laissé leurs états d’âme au verstiaire. La tranquille arrogance de cette publicité, l’apologie de l’expansionnisme serein du mode de vie occidental mélangé au rêve (la tenue traditionnelle, les paysages reculés), laisse pantois. Le cynisme ? Consider it solved. *Considérez que c’est résolu. Toujours ce présent, cette certitude : il n’y a plus rien à faire, c’est la marche du monde. Êtes-vous prêts ? Non. On ne sera jamais prêt à cela.

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